‹ Histoire de Saint Paulin de NoleChapitre 83 sur 186 · CHAPITRE SIXIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE SIXIÈME

« Je me vois maintenant traitant de choses bien audessus de mes mérites et de mes pensées. Admis aux sacrés mystères, aux plus secrètes intimités de Dieu, je communique les choses célestes; j'approche de Dieu , je vis familièrement avec le Christ, son esprit, son corps môme, et sa splendeur. A peine ma faible intelligence peut- elle s'élever à la hauteur de cette dignité, et dans la conscience de mon infirmité, je tremble devant le fardeau d'un si grand ministère. Mais Celui qui donne la sagesse aux petits, et qui tire sa louange de la bouche même des enfants, est assez puissant pour accomplir en moi son œuvre, honorer son ministre, et rendre digne de lui celui qu'il a bien voulu appeler malgré son indignité ^ »

La lettre par laquelle il fait part de son ordination à Amandus est peut-être plus belle encore, et nous ne pouvons nous refuser le plaisir de la placer presque tout entière sous les yeux de nos lecteurs : pouvoir entendre un saint des anciens jours sur un tel sujet, n'est-ce pas un vrai bonheur?

« Il vient de plaire au Seigneur de mettre ses trésors dans un vase d'argile ; il m'a appelé par sa grâce, il a suscité l'indigne de la poussière, il a relevé le pauvre de son fumier, pour le placer parmi les princes de son peuple, parmi les prêtres revêtus de

1 Die Domini, quo nasci carne dignatus est, repentina, utipse teslis est, vi multitudinis, sed credo ipsius orditialione correplus, el presbyteratu initialus sum... Alibi, ut sois, mente compositus et fixus, novum insperatumque placitum divinae voluutatis expavi... Potens est in me etiam opus suum perficere. (Epist. i, ad Severum.)

sa sainteté. Pendant que je courais à l'odeur de ses parfums, voilà que je suis devenu moi-même une goutte de ce parfum qui ruisselle de la barbe du grand prêtre. Moi qui, dans la conscience de ma misère, ne voulais même pas, ou plutôt n'osais pas, je l'avoue, être un domestique de sa maison, moi, ver de terre et non pas homme, saisi tout à coup par une force subite, étreint, malgré ma résistance, par la foule qui menaçait de m'étouffer, malgré moi, je dois le dire, car j'aurais voulu éloigner de moi ce calice, il m'a bien fallu dire à Dieu : Que ce ne soit pas ina volonté, mais la vôtre qui s'acconrplisse; surtout ayant lu que le Seigneur dit lui-même : Je ne suis pas venu pour être servi, ')nais jjour servir. Prévenu donc par le Seigneur, saisi par lui avant d'avoir pu le saisir moi-même, je me tiens à l'autel de Dieu, je sers à la table sainte, prêtre, c'est-à-dire vieillard par le nom et par le titre, bien que je ne sois encore, quant à l'intelligence et quant à la parole, qu'un petit enfant à la mamelle.

« Mais pour que je remplisse dignement ce ministère, et que je m'acquière un bon rang, et que j'apprenne commentée dois converser dans la maison de Dieu et traiter les mystères de la piété, vous, vénérable frère et maître en Jésus -Christ, demandez au Seigneur, qui est riche en tout bien, de me faire abonder dans la foi, dans la parole de Dieu, dans la science, dans le zèle , et par-dessus tout dans la charité. Ce n'est pas encore assez. Il faut que vous-même vous vouliez bien me donner, comme un nécessaire

CHAPITKE SIXIÈME 151

supplément, le secours de vos lettres; car nourri dès votre enfance dans la foi et la sainte doctrine, c'est à vous à me diriger et à me nourrir de Taliment céleste, qui est la parole de Dieu. Il faut que désormais j'apprenne à élever à Dieu un temple avec les âmes des fidèles; il faut qu'armé des armes de l'Apôtre, je soumette tout orgueil qui s'élève contre la science de Dieu, que j'amène toute intelligence à l'obéissance du Christ, que je sache aussi mettre la cognée à la racine des arbres, et avec le bouclier de la foi éteindre les traits de feu de l'ennemi. Alors, comme dit l'Apôtre, ayant combattu le bon combat, achevé ma course, gardé la foi, rempli mon ministère, je pourrai espérer cette couronne de justice que tient en réserve le juste Juge.

« Veuillez donc, et m'instruire, et m'aider, et m'exhorter, et me fortifier. Régénéré par vous en Jésus - Christ ( ici Paulin associait Delphinus à Amandus ) , je dois cire l'objet de votre spéciale sollicitude : indigne, je serais votre opprobre ; je serai au contraire votre joie, si aux fruits que je porterai on peut juger que je suis un rameau de votre arbre *. »

1 Praeventi igitur a Domino, et apprehensi ab eo quem necdum apprehendimus, deservimus altario Dei, et mensis salutaribus minislramus , jam nomine officioque seniores... De vobis igitur, et per vos Dec natus, in Christo vestra potissimum cura esse debeo, quia vestrum opprobrium si indignus , aul vestrum gaudium ero si ex fructibus bonis vestrae arboris ramus esse cognoscar. (Epist. ii, ad Amandum.) — Dans une bonne édition de saint Paulin, ce sont les lettres xxxv, xxxvi, relatives à la mort de son frère, et placées à tort par Lebrun en 404, qui devraient être les premières.

Page 1