CHAPITRE SEPTIÈME
dont il était, à bon droit, si glorieux. Lui, le littérateur, le poète, l'homme du monde, qui avait mis tout l'idéal de sa félicité dans l'éclat, l'ambition, les rapports de société agréables et faciles, l'opulence et les joies de la vie, lui, en un mot, l'homme charnel, comme l'appelle Baronius, toutes ses idées étaient renversées '. Le charme le plus doux de la vie, les lettres, la gloire, l'amitié, l'estime, la richesse, à quoi Paulin pouvait-il donc sacrifier tout cela? Que manquait-il à son bonheur domestique? Ausone ne le reconnaissait plus. Quelque maladie d'esprit sans doute, quelque humeur noire avait fait en lui ce changement ; la voix de celui qu'il nommait son maître et son père aurait peut-être assez d'empire pour le ramener à une manière plus raisonnable et plus humaine de comprendre l'existence : Ausone résolut de lui faire entendre les plaintes les plus tendres et les plus désolées que sa muse pût lui inspirer; Paulin répondit à ces plaintes; nous avons là, dans ce curieux épisode de l'histoire des lettres, sous une forme moins émouvante sans doute que dans la récente lutte de saint Ambroise et de Symmaque , mais pleine d'intérêt encore, l'ancien monde littéraire du paganisme en face du nouveau monde chrétien, la mythologie en présence de l'Évangile, la poésie du passé en regard de la poésie de l'avenir. Du reste,
1 Ita iste, ut caraalis adhuc homo nesciens qufo sunl spiritus, sublimem illam chrislianae religionis philosophiam, quam Paulinus una cum conjuge, diviiio afllati ambo simul numine, arripuerant. [Baronius, anno 394.)
la courtoisie parfaite des deux amis suffirait à montrer quel degré de raffinement la civilisation avait acquis dans la Gaule méridionale.
Ausone dut écrire la première de ces lettres peu de temps après le départ de Paulin : il ne pose pas précisément la question, il faut bien le remarquer, sur le terrain de la foi; il n'attaque pas, lui, chrétien au fond, le christianisme de Paulin, mais seulement sa fuite du monde, sa retraite en Espagne, son abandon de la poésie et des lettres :
« Nous secouons donc , Paulin , ce joug de l'amitié, que nous portions tous deux ensemble, sans que jamais, pendant tant d'années , un bruit, une plainte, une colère, une erreur, ne soit venu jeter entre nous une ombre; ce joug, si paisible, si doux, que nos pères aussi portèrent depuis leurs premiers ans jusqu'à leur vieillesse, et qu'ils nous ont légué, à nous, leurs fils, pour toute la durée de notre vie ' 1 »
Ce cri part du cœur : hélas ! Ausone ajoute : « Sous un tel joug auraient courbé leurs cous dociles les coursiers de Mars, ceux qu'on ravit à Diomède, ceux qui précipitèrent dans le Pô Phaélon foudroyé.
^ Discutimus, Pauline, jugum quod certa fovebal Temperies : levé quod positum et tolerabile junctis Traclabat paribus concordia mitis habenis ; Quod per tam longam serieni, volvenlibus annis, Nulla querela loco pepulit, non ira, nec errer, Nec quœ, compositis malesuade credula causis, Concinnat, verisimilis suspicio culpas, etc.
(.h(S. ad Paul., Epist. xxiii.)
CnAPlTRE SEPTIÈME 155
« Mais la faute, poursuit Ausone, n'est qu'à un seul; car pour moi je le porterai toujours, bien qu'abandonné du compagnon de mes travaux '. Ce qu'on porte si bien à deux devient un pesant fardeau pour un seul, quand son ami lui fait défaut. » Hélas! Ausone ajoute encore: « Impie, que fais-tu? Tu sépares Thésée de Pirithoûs , Pylade d'Oresle , Euryale de Nisus. ))
Il exalte ensuite, à l'aide toujours de son érudition mythologique, cette amitié que nulle n'égale, que toute la Gaule connaît, d'autant plus belle que leurs âges sont inégaux. « Et il faut, poursuit-il avec une réminiscence classique par trop païenne, il faut que, par quelque parole orgueilleuse, nous ayons offensé les dieux. » Et s'adressant à la déesse vengeresse, Némésis : « Détournez, s'écrie-t-il, votre courroux sur les barbares : deux hommes comme Paulin et Ausone, qui ont porté la pourpre sacrée de Quirinus et la trabée dorée, ne doivent point donner dans les pièges d'une divinité étrangère.
« Mais, reprend -il, pourquoi accuser Némésis? C'est la rive du Tage , c'est Barcino la Carthaginoise, ce sont les sommets neigeux de ces monts que baignent deux mers, qui m'ont perdu ^ Si du
' Discutimus, Pauline, tamen, nec culpa duorum Ista, sed unius tantum tua; namque ego semper Contenta cervice traham. (Ans. ad Paul., Epist. xxiii.)
- Paulinum Ausionuraque vires, quos sacra Quirini Purpura, et auratua trabeœ velavit amiclus, Non decet insidiis peregrinœ cedere divaî. Quid queror, Eoïque insectar crimina monstri ?
moins une faible distance nous séparait : quoique toute distance semble longue à ceux qui ne voudraient jamais se quitter, notre amitié saurait combler l'intervalle. Mais te voilà au delà des Alpes ! au delà de ces Pyrénées : à Saragosse! à Tarragone! à Barcino ! Moi , les collines bordelaises et la barrière de trois fleuves me séparent des tumultes populaires; j'ai, pour occuper mes loisirs, des coteaux couverts de vignes, des champs fertiles et bien cultivés; de vertes prairies, des bois aux mobiles ombrages; l'église tout près de moi dans ce bourg populeux; tant de terres autour de Noverus, que je puis changer d'habitations avec les saisons, afin de me donner de tièdes hivers, et, dans les ardeurs de l'été, le souffle de vents plus doux. Mais sans toi, les vicissitudes de l'année n'ont plus pour moi de charmes, le printemps n'a que des pluies et point de fleurs ! Vas-tu donc enfin, Pontiusbién-aimé, reconnaître ta faute'?...
Occidui me ripa Tagi , me Punica lœdit Barcino, me bimaris juga ninguida Pyrensei.
{Ans. ad Paul., Epist. xxiii.) 1 Me juga Burdigalœ, Irino me flumina cœtu Secernunt turbis popularibus, otiaque intèr Vitiferi exercent colles, laelumque colonis Uber agri; tum prata virentia, tum nemus umbris Mobilibus celebrique frequens ecclesia vico ; Totque mea in Novero sibi proxima prœdia pago, Disposais totum vicibus variata per annum, Egelidœ ul tepeant byemes, rabidosque per œslus Aspirent tenues frigus subile Aquilones : Te sine sed nullus grala vice provenit annus , Ver pluvium sine flore fugit...
Agnoscisne tuam, Ponti dulcissime, culpam? (Und.)