CHAPITRE SEPTIÈME
« Mais pourquoi tant de plaintes? Si le Père céleste, si son divin Fils exaucent ma prière, non, je n'aurai pas la douleur de voir ta maison déchirée, ravagée , et cent maîtres nouveaux se partager les royaumes du vieux Paulin ton père; ni son fils errer à travers cette vaste Espagne , oubliant les vieux amis, donnant sa foi aux étrangers. Accours, ô toi, ma gloire et ma plus chère sollicitude! ô toi, que tous mes vœux, que toutes mes prières appellent! pendant que ta jeunesse est florissante et que ma vieillesse conserve encore pour te faire fête quelque verdeur. Oh ! quand un messager m'apportera-t-il cette nouvelle : Voici ton Paulin qui arrive ! Il a quitté les villes de l'Ibérie et leurs frimas ; il est dans les champs de Tarbelles; il entre à Hébromagus; il traverse les domaines de son frère ' ; il descend le fleuve; le voilà, il retourne sa proue; il entre dans son port; la foule s'y est rassemblée; mais lui passe au milieu de tous les amis pour aller se jeter dans tes bras, et, passant devant sa porte, il vient frapper à la tienne-.
^ Ce frère, comme nous Tavons dit, page 120, vivait donc alors encore.
2 C'est sur ce passage que l'ingénieux auteur des articles publiés dans l'Aquitaine s'appuie pour placer Hébromagus, non entre Bordeaux et la mer, mais de l'autre côté, à Langon ou aux environs : ce port encombré par la foule à l'arrivée de Paulin, Ingressusque sui celebrata per ostia portus,
selon lui, c'est Bordeaux, où Ausone avait aussi une résidence, et non point un port obscur des côtes de l'Océan. Et il faut avouer que l'explication paraîtrait très concluante si ces vers avaient été écrits de Bordeaux; mais ils l'ont été deNoveropagus! Celte objection, toutefois, est-elle péremptoire? Nous
Faut-il y croire, ou ceux qui aiment se forgent-ils des songes ^ ? »
C'est par ce souvenir, d'une érudition cette fois gracieuse, par cet accent emprunté à Virgile qu'Ausone terminait cette première épître. Il attendit avec confiance la réponse de Paulin. Paulin ne répondit pas. Ausone réitéra ses instances :
« Je croyais, cher Paulin, que ma plainte aurait pu te toucher, et mon doux reproche t'arracher une parole. Gomme les initiés aux mystères, as- tu donc promis aux dieux le silence? »
Puis, soupçonnant là une influence qu'il redoute, il demande s'il n'est pas trahi par quelqu'un qui est près de Paulin. C'est Therasia qu'il veut dire, prouvant par ces accusations , glorieuses à cette sainte épouse, qu'elle était pour beaucoup, par ses conseils et son exemple, dans les résolutions de son mari : « Eh bien, alors, lui dit-il, que ta Tanaquil l'ignore*.» Et il indique à Paulin plusieurs moyens furtifs d'écrire, sans que l'épouse redoutée puisse lire les caractères. Il termine en invoquant les liens de l'amitié, la paternité de l'enseignement, les souvenirs enfin de la reconnaissance :
« Méprise tout le monde, mais pas un père; daigne
en verrions une plus sérieuse dans la lettre d'Ausone, où il demande qu'on fournisse à son intendant des embarcations pour qu'il puisse arriver d'Hebromagus à Lucaniacum. Si Bordeaux avait dû se trouver sur le passage, ne semble-t-il pas qu'Ausone n'aurait pas oublié une étape si importante?
1 Ce vers est emprunté à Virgile, Egl. viii.
- Tanaquil tua nesciat illud. (Epist. xxiv.)