‹ Histoire de Saint Paulin de NoleChapitre 87 sur 186 · CHAPITRE SEPTIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE SEPTIÈME

au moins lui parler. N'est-ce pas moi qui t'ai élevé, moi qui fus ton premier maître , qui le premier t'ai conduit aux honneurs, et le premier t'ai fait entrer dans la société des Muses '. »

Cette seconde lettre ne reçut pas plus de réponse que la première. Sans se décourager, ce qui prouve bien et l'affecLion du maître et sa confiance en son élève, Ausone en écrivit une troisième, mais que nous n'avons plus; et enfin, essayant un dernier effort, une quatrième, dans laquelle, en effet, il se surpasse lui-même :

« Pourquoi ce mépris, ce silence? L'ennemi même rend le salut dans son langage barbare, et on entend le mot salut au milieu des armes. Les rochers répondent à la voix; les antres, les bois aussi répondent; les ruisseaux font entendre un murmure; la haie qui nourrit les abeilles de l'Hybla se remplit de bourdonnements; les roseaux de la rive ont leur mélodie, et la chevelure des pins converse par son tremblement avec les vents qui la caressent : rien n'est muet dans la nature... Toi seul, ô Paulin, tu t'obstines à te taire -. »

1 Tu contemne alios, nec dedignare parenlem Adfari verbis. Ego sum luus altor, et ille Prœceptor primus, primus largitor honorum, Priinus in Aonidum qui te collegia duxi.

(Episl. XXIV.)

2 Hostis ab hoste tamen per barbara verba salutem Accipit, et salve mediis inlervenit armis; Respondent et saxa homini ; percussus ab antris Sermo redit, redit et nernorum vocalis imago; Littorei clamant scopuli, dant murmura rivi,

Il ne demande pourtant pas une longue réponse; un seul mot, un simple bonjour, il s'en contentera : « Ah! mon cher Paulin, lu es bien changé ! Voilà ce qu'ont produit ces forêts de la Vasconie, ces neigeuses retraites des Pyrénées, et l'oubli de notre cieP. Sois donc maudite, terre d'Ibérie! que le Carthaginois te dévaste! que le perfide Annibal te brûle! que Sertorius exilé te reporte la guerre !

« Ainsi donc, l'ami qui fait ma gloire et celle de la patrie, la colonne du sénat, c'est Bilbilis, ou Calagurris pendue à ses rochers , qui le possède ^ ! Voilà où tu as été porter, Paulin, ta trabée et ta chaise curule ! Voilà où tu as enseveli les honneurs dont Rome t'a comblé ! L'impie qui t'a conseillé cette fuite et ces longs silences, ah! puisse -t- il être à jamais privé de l'usage de la voix ! que triste et pauvre il habite les solitudes ! que muet il parcoure les sommets des montagnes, comme on dit qu'autrefois, privé de la raison, fuyant les assemblées et les pas des hommes, Bellérophon erra dans les lieux déserts ! Telles sont mes prières : ô Muses, divinités de

Hyblœis apibus sepes depasta susurrât; Est et arundineis modulatio niusica ripis, Cumque suis loquitur tremulum coma pinea ventis... Obnixum, Pauline, taces.

(Epist. XXIV.) 1 Vertisti, Pauline, tuos , dulcissime, mores! Vasconis hoc saltus, et ninguida Pyrenaei Hospitia, et nostri facit hoc oblivio cœli.

{Ibid.) ~ Pour un littérateur, Ausone est bien ingrat envers la patrie de Martial, Bilbilis, et celle de Quiutilien, Calagurris.

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la Grèce, exaucez- les, et rendez un poète aux Muses du Latium '. «

Si Paulin ne répondait pas, c'est qu'il n'avait pas reçu les lettres d'Ausone. Pourquoi ? on l'ignore. On a supposé que les troubles causés par les prétentions d'Eugène sur l'Espagne pouvaient expliquer ces irrégularités dans la correspondance. Peut-être aussi les fréquents changements de résidence de Paulin déroutaient- ils les messagers. Quelle qu'en soit la cause, Paulin ne reçut qu'au bout de quatre ans les lettres de son ami; trois d'abord; une quatrième ensuite^; mais il ne perdit pas un instant pour répondre aux trois premières lettres qui lui arrivèrent. Les accents du vieux poète l'avaient ému ; il lui portait lui-même toujours la plus tendre affection; c'était pour son cœur une vive peine de sentir à quel point il l'avait centriste; ses reproches aussi lui allaient au plus vif de l'âme, ceux surtout qui l'accusaient d'infidélité à l'amitié, et encore plus ceux qui atteignaient Therasia. Tous ces sentiments percent dans sa réponse, qui ne .laisse rien en oubli des accusations d'Ausone : c'est l'accent d'une piété

1 Haec precor, hanc vocem , Beolia numina, Musib, Accipite, et Laliis vatem revocate Camcenis.

(Epist. XXIV.)

2 Quarta redit duris hsec jam messoribus œstas... Ex quo nuUa luo mihi littera venit ab ore... Trina etenim vario florebat epistola textu.

{Ad Ausonium, Poema x.) Nous ne croyons pas possible de déterminer comme on l'a essayé, en vain, selon nous, si c'est la seconde ou la troisième de ces quatre lettres qui est arrivée isolément.

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vraiment filiale, avec la fierté de l'ami, sûr qu'il n'a forfait en rien aux saints devoirs de l'amitié; et plus encore celle de l'époux , qui n'entend pas qu'on touche à ce qu'il aime et vénère le plus au monde; et par-dessus tout celle du chrétien, qui se sait, qui se sent dans le vrai, dans le bien, dans l'honneur, et qui, des hauteurs sereines de sa foi, a jugé et vaincu toutes ces choses qui amusent et enivrent encore de leurs illusions et de leurs prestiges ce pauvre vieux poète, qui va mourir, et qui ne pense qu'à chanter! Où sera l'inspiration, si elle ne jaillit pas d'une telle source? Mais pour l'honneur de sa foi, Paulin ne veut même pas céder à Ausone l'avantage de l'art savant que le vieux maître avait étalé dans celle de ses lettres qui s'est perdue, et où il avait employé, comme il faisait souvent , une agréable variété de mètres, et tour à tour le vers élégiaque, iambique et héroïque. Par une recherche qui sent peut-être un peu trop l'école , ces trois espèces de vers se succèdent dans la réponse de Paulin.

Après un début calme, tranquille, auquel convenait bien le mètre élégiaque, Paulin, sur les ailes de l'iambe rapide, prend son essor :

« Pourquoi, ô père, m'ordonnez-vous de revenir aux Muses que j'ai abandonnées? Les cœurs voués au Christ les repoussent et sont fermés à Apollon. Jadis, m'associant à vos travaux, non avec une égale force, mais avec une même ardeur, j'évoquais, ainsi que vous, Phébus, ce dieu sourd, de son antre delphique, et je nommais les Muses des divinités; je de-

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mandais aux forêts et aux montagnes la parole qui est un don de Dieu : maintenant une autre puissance me domine, un plus grand Dieu K »

Et allant de suite au point décisif, à la raison profonde de sa conversion, exposant sans détour le vrai but de la vie, Paulin déclare, à la stupéfaction grande d'Ausone, sans doute, que l'homme est sur la terre pour vivre et non pour chanter, pour servir la vérité et non pas le mensonge ; Dieu et son Christ ; et conquérir ainsi l'immortalité promise ; c'est d'une élévation de pensée et d'un élan lyrique admirables :

« Ce Dieu demande à l'homme un autre emploi de ses jours ; il demande ce qu'il lui a donné: sa vie; il ne veut pas que nous la perdions, cette vie, à des distractions ou des occupations également vaines; à une frivole littérature, à des fables; mais que nous accomplissions sa loi, et que nous recevions sa lumière. Les subtilités des sophistes, l'art des rhéteurs , les fictions des poètes voilent aux yeux des hommes cette lumière : car de quoi nourrissent- ils

' Quid abdicatas in meam curam, Pater,

Redire Musas prœcipis?

Negant Camœnis, nec patent Apollini

Dicata Christo pectora.

Fuit ista quondam, non ope, sed studio pari,

Tecum mihi concordia, Ciere surdum Delphica Phœbum specu,

Vocare Musas numina, Fandique munus munere indultum Dei

Petere e nemoribus autjugis:

Nunc alia mentem vis agit, major Dcus. [Pocma x.)

les âmes , si ce n'est de choses fausses et vaines? Qu'enseignent -ils? L'art de dire, et rien de plus; rien pour le salut; rien pour la vérité. Et où auraient-ils appris eux-mêmes à connaître le vrai et le bien, puisque la source immortelle et du vrai et du bien, Dieu, que le Christ seul nous révèle, ils l'ignorent. Le révélateur de la lumière, le chemin de la vie, le Maître de toute vertu, celui qui, Dieu fait homme pour nous , a établi entre Dieu et les hommes une indissoluble société, c'est le Christs Quand un rayon de sa lumière a touché un cœur, il renouvelle tout, et les sens et Tâme; il consume les impures amours; il inspire les chastes voluptés. C'est lui le souverain Maître. A ce titre, et nos cœurs, et nos voix, et nos jours, tout lui appartient. A lui nos pensées, à lui nos intelligences, à lui notre foi, à lui

1 Aliosque mentes postulat,

Sibi reposcens ab hamine munus siium,

Vivamus ut vitse Patri ; Vacare vanisblio aut negolio.

Et fabulosis litteris, Vetat, suis ut pareamus legibus,

Lucemque cernamus suam :

Quam vis sophorum callida, arsque rtietorum, et

Pigmenta vatum nubilant, Qui corda falsis atque vanis imbuunt, •

Tantumque linguas inslruunt, Nihil afférentes ut salutem conférant,

Quod veritatem detegat.

Quid enim tenere vel bonum aut verum queant,

Qui non tenent summfe caput Veri bonique fomitem ac fontem Deum ,

Quem nemo nisi in Chrislo videt?

[Poema x.)

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