CHAPITRE SEPTIÈME
Du reste, il l'avoue sans détour :
« Oui, j'ai bien changé, depuis ce temps où personne ne me croyait un égaré, et pourtant je l'étais! car j'étais dans le faux et dans les ténèbres; j'appelais sagesse ce que Dieu appelle folie; je ne me repaissais que d'aliments de mort. »
Paulin se voyait mieux, parce qu'il se regardait mieux.
« Maintenant, un autre esprit m'anime; un esprit qui n'était pas le mien autrefois , qui l'est aujourd'hui , grâce à Dieu. » Et avec une délicatesse charmante, tout en résistant à son maître, il reporte sur lui le mérite de cette vie chrétienne dont Ausone voudrait aujourd'hui le détourner : « Si Dieu a vu en moi quelques qualités qui me désignaient à ses desseins, grâces vous en soient rendues d'abord, vous à qui je dois ce qui a pu attirer sur moi les regards du Christ. »
Ausone devait marcher d'étonnement en étonnement quand, après avoir justifié en vers si fermes sa vie chrétienne, Paulin lui dévoilait, en vers plus beaux encore , les grands points de vue de la vie monastique, qu'il avait paru railler, en parlant d'humeur noire et de sauvages retraites :
« Non, je n'ai pas l'humeur errante, ni la haine sauvage des hommes de ce fabuleux Bellérophon. C'est l'esprit de Dieu qui pousse aujourd'hui tant de chrétiens aux solitudes: n'ya-t-on pas vu courir de même les plus illustres sages pour leurs études ou pour les Muses? Non, ceux qui vont au désert ne
sont pas des esprits faibles ou chagrins, mais des hommes dont le regard est aux cieux; c'est pour contempler la Divinité, et se plonger dans les profondeurs des vérités éternelles, qu'ils se sont affranchis des vains soucis; les bruits du forum, le tumulte des choses, toutes ces affaires incompatibles avec les grands dons de Dieu, pour servir Jésus-Christ, pour vaquer au salut de leur âme, ils s'en sont débarrassés : pleins de foi et d'espérance, ils suivent Dieu, sûrs de leur récompense s'ils ne succombent pas aux vanités des choses présentes , si , pénétrant d'un vol de feu dans les secrets des cieux, leur âme plane avec mépris sur le visible, et s'élance dans l'invisible : le visible, en effet, c'est le caduc et le périssable; l'invisible, c'est l'éternel; mais nous le voyons des yeux de l'esprit, et nous l'atteignons par l'espérance, méprisant les vains spectacles et les formes changeantes, et toutes les fausses beautés qui passent sous nos yeux et sollicitent nos regards. Telle est la sagesse de ces hommes à qui s'est dévoilée ici-bas la pleine lumière et du vrai et du bien, l'éternité du siècle futur, l'inanité du siècle présent •. »
1 Licet avia multi,
Numine agente, cotant : clari velut ante sophoruni l'ro studiis Musisque suis; ut nunc quoque castis Qui Christum sumpsere animis agitare fréquentant; Non inopes animi, neque de ferilate legentes Desertis habitare locis; sed in ardua versi Sidère, spectantesque Deum, verique profunda Prospicere intenti, de vanis libéra ciiris Otia amant, sirepilusque fori, rerumque tumultus, Gunctaque divinis inimica negotia donis,
CBAPITRE SEPTIÈME 169
Ainsi Paulin vengeait des frivoles et ignorants dédains d'Ausone cette vie supérieure à laquelle il ne faisait encore qu'aspirer :
« Car, puisque je n'en ai pas la gloire, disait- il, pourquoi me l'attribuer? Je voudrais les imiter, mais j'habite encore un lieu charmant sur un rivage doux et tranquille. Vous me reprochez les gorges de la Vasconie, les sommets neigeux des Pyrénées, l'âpre Calagurris , Bilbilis perchée sur ses rochers : me croyez -vous donc errant, sans foyer, sans asile, loin des lieux qu'habitent les humains? Et ne connaissezvous en Espagne que Bilbilis et Calagurris? Faut- il vous nommer les villes ceintes de superbes remparts et entourées de campagnes fertiles qu'enferme l'Espagne dans ses deux mers? S'il vous plaisait , ô maître illustre, de décrire les lieux où vous vivez, oublieriez -vous la brillante Burdigala pour ne parler que des noirs Boiens? Vous qui prodiguez vos loisirs dans ces thermes superbes de Marojalicum, dans ces bois ombreux, dans ces riches demeures, habitez-vous les cabanes enfumées, les toits de chaume et les landes des Bigerriens vêtus de peaux? Et parce que vous avez dans les plaines poitevines une riante campagne, me plaindrai-je qu'Ausone est venu transporter sa chaise curule à Rauranum ? Parce que vous avez à Lucanum des maisons ,
Et Christi imperiis et amore saiutis abhorrent... Tota quibus jam lux patuit verique bonique, Venturi éeternum Scecli, et prsesentis inane.
{Pocma X.) 5*
émules des palais romains, faut -il vous accuser d'être venu vous cacher dans le bourg de Condat? Sans doute il est permis de sourire et de se jouer dans la fiction ; mais y mêler le vinaigre mordant de la satire, si les poètes le peuvent, non les pères.
« N'accusez donc plus, concluait- il, la maladie de mon esprit ou l'empire d'une épouse. Mon âme n'est point troublée, comme celle de Belléropbon, et je n'ai pas une Tanaquil, mais une Lucrèce *. »
Et enfin : « Ce n'est pas toujours un crime de changer sa vie; c'est quelquefois une grande vertu. Quand on vous dit que j'ai changé , examinez de quelle sorte. Si j'ai abandonné le bien pour le mal, et le sacré pour le profane, ohî alors, j'y consens, armez -vous de votre sévérité pour me ramener au droit chemin. Mais si je n'ai fait que rapporter à Dieu un cœur qui lui appartient, et au Christ une foi qui lui est due; si, illuminé par sa parole divine, mortel, je m'acquiers, au prix d'un bien qui passe, une récompense immortelle; oh ! j'en ai l'espérance, il ne déplaira point à la sagesse d'un père, il ne pourra taxer d'erreur que je vive comme le Christ le prescrit. Quant à moi, cette erreur, je m'en fais gloire, loin de m'en repentir. Ceux qui suivent une autre voie peuvent me trouver insensé : il me suffit
1 Ne me igitur, venerande parens, his ut maie versum Increpites studiis , neque me de conjuge carpas , Vel mentis vitio : non anxia Bellerophontis Mens est, nec Tanaquil mihi, sed Lucretia conjux.
[Poema x.)