CHAPITRE SEPTIÈME
jamais. Elle ne peut pas plus oublier que mourir K » Souhaitons pour Ausone, qui touchait au terme de son existence, qu'il ait pu, avant de mourir, comprendre les hautes pensées et le grand langage de son ami. Mais quel est le vainqueur dans cette lutte? 11 semble qu'on ne peut pas hésiter. Au point de vue philosophique, la comparaison n'est pas même possible : manifestement, la raison, le sérieux, l'élévation, la profondeur, sont du côté du chrétien. Sous le rapport de la poésie, il n'y a pas à balancer davantage. Les vers d' Ausone sont touchants, parce que le sentiment y est sincère : le cœur, quand par hasard il l'inspire, l'inspire mieux que l'esprit. Et par l'art, le style, la souplesse de la versification, — les littératures en décadence gardent encore ces secrets, — le
1 Ego te per omne quod datum mortalibus
Et destinatum sœculum est, Claudente donec continebor corpore,
Tenebo fibris insilum, Videbo corde, mente complectar pia
Ubique praesentem mihi.
Et cum solutus, corporali carcere
Terraque provolavero.
Que me locarit arce communis Pater,
lllic quoque te animo geram; Neque finis idem qui meo me corpore.
Et amore laxabit tui.
Mens quippe, lapsis quae superstes artubus,
De stirpe durât cœlili, Sensus necesse est simul, et affectus suos,
Teneat, seque ut vitam suam, Et ut mori, sic oblivisci non capit,
Perenne vivax et memor.
{Poema xl.)
174 UISTOIlîE DE SAINT PAULIN DE NOIE
vieux maître pcul-être l'emporte; il est plus rompu au métier. Mais ce qui gâte sa poésie, et lui donne un air affecté, artificiel, ce sont ces malheureuses réminiscences mythologiques, inattendues et froides, et cette érudition pédantesque dont il ne sait pas se défaire. L'avantage de Paulin, malgré quelques fautes de goût, sans doute, un peu de recherche aussi, et surtout des descriptions trop longues et trop ornées, son avantage, disons-nous, c'est l'âme, c'est le souffle, c'est la pensée, c'est l'ardeur de la conviction et de la foi. Gomme il plane dans d'autres régions qu'Ausone! Quel fier et viril essor! Et darts les horizons nouveaux qu'il ouvre, quel sillon lumineux il trace ! Tout est vrai, tout vit, tout palpite, dans cette mâle poésie. Ausone est le représentant d'une littérature mourante.
Si les lettres païennes mouraient, c'est qu'il ne leur restait plus rien de ce qui fait la vie des lettres. Qui dit vie dit passion : qu'est-ce qu'une vie que rien ne passionne? Quand le cœur se refroidit, que le pouls cesse de battre, c'est la mort qui approche. Or le pouls, depuis longtemps, pour ainsi dire, ne battait plus à cette littérature vieillie. Deux causes entre autres avaient contribué à l'isoler des grands intérêts de la vie humaine : d'une part le scepticisme, qui glace tout et désintéresse de tout; d'autre part, la révolution politique qui , en transformant les hommes d'État en gens de lettres, les avait confinés dans les écoles, ou dans l'art lui-même, l'art pour l'art, le culte de la forme, signe fatal d'une déca-
GHAPirUE SEPTIÈME 175
dence. Ceux qui ont étudié de près cette frivolité des lettres classiques au siècle où nous sommes, ont bien vu que le mal datait de plus loin. Il se montre déjà après le grand siècle; les écrivains, dès lors, ne sont plus que des écrivains. « Tous ces grands esprits (Tacite, Sénèque, Juvénal) voyaient bien le mal de la société romaine, et le proclamaient plus ou moins baut, dans la mesure de leur courage... Mais pas un n'indiquait le remède... Ils ne voyaient la postérité qu'en gens de lettres; ils s'inquiétaient à un certain point si elle les lirait, mais non comment on y vivrait; quelquefois tournant la tête vers le passé, jamais ne songeant à l'avenir, jamais n'en prononçant même le nom... Enfermés dans ce cercle sans issue, et ne pouvant ni ressusciter le passé , ni rendre le présent meilleur, ils avaient pris le parti de faire de la littérature sur tout et de tout, et de ne voir dans les affaires humaines que des sujets de livres : seulement ceux qui avaient un grand talent apportaient à celte occupation une gravité qui a souvent fait illusion sur la portée politique et philosophique de leur dessein \ »
Dans l'âge suivant, les grands talents mêmes disparaissent, et plus que jamais la littérature du paganisme devient un pur amusement de l'esprit, une distraction délicate de gens cultivés et désœuvrés. l^]lle en était là, au iV siècle, surtout dans les Gaules. « Des grammairiens, des rhéteurs, de beaux esprits
1 M. Désiré Nisard, les Poêles latins de la décadence, t. I, p. 467.
176 nisroiHE de saint Paulin de noi.e
pcdantes((ucs, voilà où en était arrivée la littérature dans une des provinces les plus cultivées de l'empire. La grande inspiration tarissait; l'artiflce du langage et de la pensée remplaçait la simplicité sérieuse de la poésie et de l'éloquence. Si la perfection du style se retrouvait encore, on l'employait pour en parer la dégradation universelle. A une telle époque, les lettres comme le monde avaient grand besoin que le christianisme parût \ »
Depuis quatre siècles déjà qu'il s'était levé sur lo monde, il avait suscité une activité d'esprit immense, et créé toute une littérature, vivante et militante, dont, chose étrange, Ausone ne se doutait pas; il avait tout renouvelé dans le vaste champ des lettres : l'éloquence, la philosophie, l'histoire; il était en train de transformer l'art et la poésie : Paulin la pousse dans des voies nouvelles. Mais, fatale puissance de l'éducation et des préjugés ! emprisonné dans son horizon de rhéteur, après Lactance, Arnobe, TertuUien , saint Gyprien , dans le siècle même des Hilaire, des Ambroise, des Jérôme, des Augustin, sans parler de tous ces beaux génies du christianisme oriental, Ausone n'a rien vu, rien entendu ; les vieilles fables seules le charment; les procédés d'un art ingénieux, mais décrépit, le ravissent; superficiel, comme tous les rhéteurs , ce profond travail de régénération qui, par les idées, les croyances, les vertus chrétiennes, infuse, pour ainsi dire, un sang jeune
1 M. Ampère, Hisloire de la liUcraiure française avant Charlemagne. l. I , p. IC/j.