‹ Histoire de Saint Paulin de NoleChapitre 94 sur 186 · CHAPITRE HUITIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE HUITIÈME

sentir douloureusement que, là même, au fond des meilleures et des plus saintes choses de cette triste terre, il y a une déception et un néant. Cette lumière, au milieu des ombres de ce grand deuil, fut pour lui révélatrice. Que faire? Se reprendre, comme la foule, à la vie vulgaire? se confier à ces choses qui venaient de le tromper si cruellement? faire succéder un autre amour à celui qu'il sentait toujours là, vivant j immortel, dans son cœur? Toutes les délicatesses de son âme répugnaient à ces pensées, et le généreux amour de Dieu s'offrait à lui comme un asile, non seulement pour sa douleur , mais aussi pour l'affection sacrée à laquelle il voulait rester fidèle à jamais. Paulin ne lui donnait -il pas un meilleur exemple? Il avait pris le bon parti, celui qui ne trompe point. Pourquoi ne pas faire comme ce noble ami ?

Mais les résolutions qui demeurent , d'ordinaire ne sont pas celles qu'on prend soudainement, et sans de longues et profondes réflexions , accompagnées de luttes que Dieu seul sait, et qui font souvent couler ce que saint Augustin appelait le sang de l'àme. Une grande lumière, nous l'avons dit, brillait alors dans les Gaules , c'était saint Martin : soit que Paulin, qui avait eu le bonheur de mériter son amitié, eût confié à Sévère ce qu'il lui devait, soit que la réputation de Martin eût suffi pour attirer vers lui Sévère, tandis qu'il agitait avec lui-même les pensées nouvelles que le coup dont il avait été frappé amenait en son esprit,

l'idée lui vint d'aller trouver, dans son monastère de I 6

Marmoulier, le grand thaumaturge. Martin accueillit l'ami de Paulin comme il eût accueilli Paulin luimême, et, avec celle intuition que Dieu donne aux saints, devinant cette âme et voulant la gagner, il eut pour lui les plus délicates attentions, au point que, dérogeant à ses habitudes austères, il voulut bien l'admettre à sa table; ce qu'il ne faisait pour aucun séculier, quel qu'il fût; il alla plus loin dans son humilité et sa charité, et Sulpice Sévère a raconté avec émotion comment il fallut qu'il permît au saint de lui verser l'eau sur les mains, et le soir de lui laver les pieds : « Dominé, a-t-il écrit dans sa Vie, par l'autorité qui était en lui, j'aurais cru pécher que de lui désobéir'. » L'homme de Dieu ne l'entretint que de la vanité des choses de ce monde, et du grand exemple que venait de donner Paulin. Il en était dans l'enthousiasme. « Quelle victoire de l'Évangile! s'écriaitil; voilà un homme qui possédait d'immenses richesses, et qui les a foulées aux pieds pour servir Jésus-Christ. Quel exemple il donne aux hommes de notre temps ! En voilà un enfm qui a le courage de pratiquer à la lettre les conseils évangéliques. Heureux notre siècle, ajoutait-il, d'avoir vu cette merveille de foi et de courage chrétien ! C'est lui qu'il

' Credi non polest qua me humililale, qua benignilale susceperit. Miserum me (pêne non audeo confiteri) quem sancto convivio suc dignatus est adhibere; aquam manibus nostris ipse oblulit; ad vesperam autem ipse pedes nobis abluit; nec reniti aut contraire constantia fuit, ita auctoritate illius oppressus sum. (Sulp. Sev., Vita Martini, c. xxvi.)

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