CHAPITRE HUITIÈME
à cette lettre ' ; c'est la première de cette longue correspondance où Paulin répandra les trésors de son génie et de son cœur, et qui nous permettra de pénétrer si avant dans son âme. Les lettres étaient alors non pas seulement une correspondance, mais une forme de composition très cultivée. Il y en avait de grands modèles : Cicéron, Pline, Sénèque. Les rhéteurs de ce temps, Ausone, Symmaque, en ont écrit un grand nombre; les grands génies chrétiens, saint Ambroise, saint Jérôme, saint Augustin; en Orient, saint Chrysoslome, en ont fait un fréquent usage. Destinées à la publicité, car on les faisait courir de mains en mains, si elles n'ont pas toujours le charme d'un épanchement intime, elles n'en sont quelquefois que plus précieuses pour l'histoire du temps; et elles attestent de plus l'actif mouvement d'esprit et la rapide communication des idées à cette époque. Quelquefois les plus hautes questions de doctrine y étaient débattues. Pour Paulin aussi, les lettres sont une œuvre littéraire très soignée, et la préoccupation de bien dire ne l'abandonne pas. Quelques-unes décolles qu'il nous a laissées sont de véritables traités. C'est par là, par ces compositions rapides, d'une diffusion facile, et dont on faisait collection *, qu'il a agi sur son siècle; avec les poésies dont nous avons parlé et colles dont nous parlerons encore, c'est tout ce qui nous reste de lui ; et il ne nous en reste que cinquantedeux; celle qu'il écrivit alors à Sulpice Sévère, et qui
1 Post illas litleras quibus rescripsisli. (Epist. i, ad Severum.) - Episl. xLi, ad Sanclnm.
se ressent de la ferveur de son ordination récente, n'est pas une des moins élégantes ni des moins éloquentes : il y garde moins de ménagements que quand il répondait à Ausone; c'est le langage d'une foi sûre d'elle-même, et qui ne tremble pas; on pourra y remarquer aussi que déjà l'Écriture sainte y coule à pleins bords.
Après un cri de joie sur la conversion de son ami : « Que vous me causiez, ajoute-t-il, de sollicitudes! Je le souhaitais, et je l'espérais bien de vous, ou plutôt de Dieu; mais enfin, vous venez de me l'apprendre : vous avez augmenté vos trésors célestes en vous déchargeant de ce poids des choses terrestres; au prix de ces fragiles richesses, vous avez acheté et le Ciel et le Christ; et vous avez été vraiment inieUigent sur l'indigent et le pauvre, vous avez vu en lui le Christ, comme en effet il y est, ainsi qu'il nous l'a enseigné. Vous avez cru que quand on couvre, quand on nourrit le pauvre, quand on lui prête par charité, c'est au Christ lui-même qu'on le fait ^ . »
Admirables paroles, nous n'avons pas besoin de le dire, et qui nous donnent la clef de ces sublimes dépouillements, de ces vies héroïques. Nous sommes familiarisés aujourd'hui avec ces grandes idées sur
1 Indicasti augmentum patrimonii in cœlestibus, quod salubriter prœsenlium onerum decoctione fecisti ; fragilis substantiœ pretio Cœlum Christumque mercatus es; vere intelligens super egenum ae pauperem, quem in Christo esse, et in quo Christum. ut ipse docuit, tegi,pasci, fenerari credidisti. ( Epist. i, ad Severum.)