LIVRE II. — CHAPITRE III
Le second des pieux personnages qui travaillaient alors à la réforme du clergé était M. Bourdoise. Ce n'était qu'un simple prêtre sans nom, sans apparence, un simple curé de la plus pauvre des paroisses ; mais il avait dans le cœur la flamme d'Elie et de Jean-Baptiste. Il pleurait en voyant la désolation du sanctuaire. Doué d'un génie hardi et d'une langue originale, il s'en servait pour stigmatiser les désordres du clergé. Ni prêtre, ni évêque, ni cardinal, ne pouvaient se dérober à ses traits mordants, et nul ne s'en fâchait, tant était sainte l'émotion qui le faisait parler. Toujours vêtu de la soutane, orné de la tonsure, il poursuivait de ses épigrammes les prêtres qu'il voyait habillés en laïques et quelquefois en militaires. Il ramassait dans la rue, allait cherchera leur logis les prêtres les plus éminents par leur vertu , leur naissance et leur fortune , les Vincent de Paul , les Olier, les de Bretonvilliers , les de Gondi, les Bossuet, et leur faisait porter des cierges et tenir l'encensoir, ou chanter l'épître, afin de faire honte à une foule de prêtres qui rougissaient de ces humbles et saintes fonctions. S'il eût voulu s'appliquer à fonder des séminaires , que n'aurait-il pas obtenu ! Malheureusement le découragement général l'avait gagné. Il croyait les séminaires impossibles. Au lieu de s'occuper à former des jeunes gens, il ne travaillait qu'à sanctifier ceux qui étaient déjà prêtres. Il les réunissait en communautés; il leur apprenait à faire oraison, à vivre en commun, à obéir au son de la cloche, à remplir religieusement et ponctuellement les moindres cérémonies de l'Eglise. De communautés pareilles il remplit la France ; il en établit à Paris , et c'est par là qu'il prépara à sa manière l'œuvre des séminaires, car il montra ainsi qu'on pourrait bien réduire des jeunes gens à la vie commune, puisqu'il avait bien su y assujettir même des prêtres. Toutefois ces communautés ne durèrent pas, et un de ceux qui en firent partie pen-
dant dix ans en donne la vraie raison : « Quoique nous eussions peu d'instructions solides en cette communauté, dit-il, Dieu néanmoins m'y retint pendant dix ans. Beaucoup d'autres y entrèrent jeunes comme moi pendant ce temps-là ; pas un seul ne put y persévérer, et l'on ne saurait dire pourquoi, vu qu'on ne remarqua point en eux de désordres *. »
On ne retient pas des hommes en ne leur donnant pour aliment et pour but que des cérémonies à pratiquer.
Le troisième des saints personnages qui travaillaient alors à résoudre le problème obscur des séminaires était notre vénérable M. Vincent. Il n'y avait pas pensé d'abord. Dans le projet de bulle qu'il avait envoyé au pape pour l'approbation de sa congrég'ation, il n'était pas question des séminaires, et dans la bulle elle-même, datée de 1632, pas davantage. Un peu plus tard, quand l'idée se répandit qu'on ne réformerait jamais le clergé que par les séminaires et qu'on le pressait de s'en occuper, il répondait encore que son œuvre à lui était la Mission; que le pape avait approuvé sa congrégation pour cela, et qu'il faudrait un ange du Ciel pour lui persuader d'abandonner une œuvre qui réussissait à merveille, pour se donner à une œuvre qui jusqu'ici n'avait pas réussi.
Il s'y mit cependant, pressé par les plus saints évêques. Dès 1635, il fît un premier essai. Il reçut, au collège des Bons-Enfants, de jeunes clercs de douze à quatorze ans, pour les préparer à être prêtres. Mais, soit qu'ils fussent trop jeunes, soit que les directeurs n'eussent pas ce qu'il fallait pour les diriger, l'essai ne réussit pas et dut être abandonné. Six ans après, en 1641 , pressé par le bon et saint M&' Juste Guérin , évêque d'Annecy, il recommença dans sa ville épisco-
* Sainte-Beuve, t. I, p. 425.