LIVRE II. — CHAPITRE III
écorce de ce qu'il paraissait être , étant au dedans tout un autre lui-même, étant vraiment Fintérieur de Jésus- Christ et sa vie cachée, en sorte que c'était plutôt Jésus -Christ vivant dans le Père de Condren, que le Père de Condren vivant en lui-même. Il était comme une hostie de nos autels. Au dehors on voit les accidents et les apparences du pain , mais au dedans c'est Jésus-Christ. De même en était-il de ce grand serviteur de Notre -Seigneur, singulièrement aimé de Dieu^ » Comment un tel homme n'est-il pas sur nos autels? C'est ce misérable jansénisme qui en est la cause; non pas que le Père de Condren en ait jamais été suspecté, mais parce que cette hérésie a jeté sur toute l'Eg'lise de France, au xvn'^ siècle, un brouillard que l'on n'a pas su percer, et qui a laissé dans l'ombre tous les saints éminents de l'Eglise de France : le cardinal de Bérulle, le Père de Condren, M. Olier et M. Bourdoise.
M. Olier vint donc consulter le Père de Condren, et celui-ci, après l'avoir entendu , lui dit : « Il ne faut pas penser à être évêque. Dieu veut vous donner à faire quelque chose qui ne sera pas moins utile à l'Eglise^.» A ce moment, il semblait recruter dans le clergé comme une élite dont il voulait se servir pour quelque grand dessein. C'est ainsi qu'il tenait éloigné de l'épiscopat M. du Ferrier, M. de Caulet et plusieurs autres. Un jour, le cardinal de Richelieu insistant pour savoir ceux qui seraient dignes de l'épiscopat, après en avoir nommé plusieurs « : Il y en a d'autres encore , dit le Père de Condren; mais Dieu les réserve pour une œuvre capitale^. »
Cependant le Père de Condren allait mourir; il n'avait plus que huit jours à vivre, et il n'avait encore
1 Faillon , Vie de M. Olier, t. I , p. 136.
2 Ibid., p. 130.
3 Ibid., p, 129.
révélé à personne « ce grand dessein , cette œuvre capitale », pour lesquels il tenait en suspens et en attente des prêtres si éminents. Enfin , le 30 décembre 1640 , bien qu'il ne se doutât pas de Theure si prochaine de sa mort, ayant reçu M, du Ferrier, un ami de M. Olier, ^1 se décida à lui ouvrir son cœur. Ses paroles sont solennelles comme celles d'un testament, et d'un testament qui intéresse l'Eglise entière. Il en dit un premier mot à M. du Ferrier; et comme il était peu libre ce jour-là, et qu'il sentait qu'il avait à parler longuement sur un sujet pareil, il lui donna rendez-vous pour le lendemain.
« Le lendemain , écrit M. du Ferrier, après avoir dit la sainte messe, je me rendis à huit heures du matin à la chambre du Père de Gondren, où je trouvai M. de Renty, qui se retira lorsqu'il lui entendit dire que j'étais fidèle à l'heure du rendez- vous. Etant donc seuls, il commença à me parler; et après m'avoir montré que le fruit des missions, quoique excellent, se perd, s'il n'est conservé par de bons ecclésiastiques , parce qu'il n'est que passager, il conclut qu'il fallait nécessairement travailler à en former dans l'Eglise, sans compter sur ceux qui sont déjà avancés en âge et promus aux ordres sans préparation , parce qu'il n'arrivait presque jamais qu'un mauvais prêtre se convertît. « C'est donc, « ajouta-t-il, une raison qui doit nous convaincre de la « nécessité d'élever les jeunes gens dans l'esprit cléri- « cal : ce qui ne peut se faire que dans des séminaires, « comme le concile de Trente nous l'a saintement mon- « tré. » Sur cela, je lui exposai des difficultés qu'on croyait alors insurmontables , et lui rappelai la persuasion où chacun était qu'inutilement on travaillerait à établir des séminaires, après qu'on avait vu depuis plus de soixante ans que ceux de Toulouse, de Bordeaux, de Rouen, n'avaient pu réussir, nonobstant les soins des cardinaux de Joyeuse et de Sourdis. Il me fit voir