LIVRE IL — CHAPITRE III
qu'on se trompait ; qu'il n'y avait rien de plus aisé que d'en établir utilement , pourvu qu'on n'y reçût que des jeunes gens avancés en âg-e, et dont le jugement, déjà formé, pût faire juger, après les avoir éprouvés quelque temps, s'ils étaient appelés au service de l'autel. Il s'étendit beaucoup là -dessus, me donnant courage pour attendre le secours que Dieu donnerait indubitablement à cette œuvre. Il ajouta même qu'il ne fallait point perdre de temps pour commencer, parce que l'esprit malin ne manquerait pas de faire naître des divisions et des troubles pour empêcher de former de bons ecclésiastiques. Nous étions alors dans une grande tranquillité , et on ne parlait point encore de ces opinions qui ont jeté depuis la division, avec un dommage extrême, dans l'Eglise. Il m'avertit enfin de ne prendre aucun parti que celui du Pape , et d'éviter les combats de paroles et les contentions, selon la recommandation de saint Paul.
« Dix heures sonnèrent, et frère Martin, qui était son assistant , vint l'avertir de dire la sainte messe ; il lui dit d'attendre encore. Le frère revint à onze heures, et le pressa un peu; alors je fus surpris d'entendre le Père de Condren, cet homme si sage et si circonspect, lui faire cette réponse : « Mon frère, si vous saviez ce « que je fais, vous ne me presseriez pas; car ce que je « fais vaut mieux que ce que vous voulez que je fasse.» Enfin, après avoir continué à me parler jusqu'à midi, il me dit alors : « Frère Martin se fâcherait, remettons « la suite à demain matin.» Il alla donc dire la sainte messe; je me retirai, et ne l'ai jamais plus revu. Car, y étant retourné le lendemain, je trouvai qu'il était malade d'une inflammation de poitrine; et comme les médecins avaient défendu qu'on le fît parler, il ne fut pas possible de pénétrer jusqu'à lui *. »
1 Paillon, Vie de M. Olier, t. I, p. 273-275.
Il mourut deux jours après, dans un état de sainteté extraordinaire, étonnant et enthousiasmant ses disciples par une mort encore plus belle que n'avait été sa vie. M. Olier et ses amis assistèrent à ses obsèques, et, fidèles aux instructions qu'ils avaient reçues de ce saint prêtre, ils commencèrent le séminaire de Saint-Sulpice.
Quelle différence y a-t-il entre les séminaires fondés par saint Vincent de Paul et les séminaires fondés par M. Olier? Aucune. On se prêta réciproquement les lumières, et tout se fonditpeu à peu dans l'unité.
Un séminaire est une pépinière (se/nmariu m), un lieu où l'on garde loin des vents du Nord des semences précieuses, des plantes trop faibles encore pour être exposées en plein air. Ainsi a fait Notre-Seigneur quand il a gardé près de lui pendant trois ans, dans la retraite , dans le silence , ses douze apôtres , avant de les envoyer à la conquête des âmes. Combien une telle séparation du monde était plus nécessaire à ces jeunes gens venus de toutes parts, et qu'il s'agissait de rendre capables d'une si haute mission! Il faut du temps, du recueillement pour interroger son âme et pour savoir si elle ne reculera pas devant les grands sacrifices que demande le sacerdoce. Il ne faut ni moins de temps ni moins de recueillement aux directeurs du séminaire, pour s'assurer d'une vocation , pour voir s'il y a dans un jeune homme assez de vertu, de courage, de jugement, d'intelligence pour qu'on puisse lui confier des âmes. Et quand la vocation est connue, il faut du temps , de la vigilance , des efforts répétés pour asseoir solidement dans un cœur d'homme une vertu capable de résistera tous les périls. On avait entrevu ces choses dès les premiers siècles; aussi avait- on recueilli les jeunes clercs dans les cloîtres de Saint-Benoît, dans les écoles épiscopales et cathédrales du moyen âge; et les plus grands évêques,les papes les plus éminents avaient