‹ Histoire de Saint Vincent de Paul [microform]Chapitre 111 sur 394 · LIVRE II. — CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

LIVRE II. — CHAPITRE IV

venait de mourir, et la mère rappelait son fils près d'elle , à Bayonne. Elle avait sur les bords de la mer une belle campag-ne appelée Ghampré, vaste, agréable, où les deux jeunes gens auraient du temps, du loisir, des livres, de la liberté, tout ce qu'il faut pour se plonger dans l'étude. Ils le firent avec une sorte de passion. Jansénius, le plus délicat des deux, passait les jours et presque les nuits couché sur son saint Augustin, dont il ne quitta plus jamais l'étude, à ce point qu'il en lut les onze volumes in-folio quarante -deux fois, la plume à la main. M™^ de Hauranne, effrayée, disait à son fils qu'il tuerait ce bon Flamand à force de le faire étudier. Ni l'un ni l'autre ne se couchaient presque pas. Malheureusement, quand ils se jetèrent ainsi dans l'immense et difficile étude des Pères, nos deux amis étaient non pas seulement seuls , sans direction, ils avaient tous deux l'esprit rempli de brouillards. Jansénius avait respiré à.Louvain, où il avait pu le connaître , les fausses doctrines de Baius sur la toutepuissance de la grâce et sur l'écrasement du libre arbitre par elle. De son côté, du Vergier de Hauranne n'avait pas entièrement échappé à ces influences semicalvinistes qui flottaient sur la Sorbonne , et il s'était laissé persuader que , surtout dans la pratique , l'Eglise avait un peu dévié de sa pureté originelle, et que si on voulait la retrouver telle que Jésus-Christ l'avait faite, il fallait remonter à la discipline des premiers siècles. C'est dans ces deux directions que nos deux jeunes prêtres allaient pousser leurs recherches. Rien sans doute n'était encore pleinement arrêté dans leur esprit. Mais déjà ils se disaient que l'Ég-lise était devenue trop humaine ; que la grâce n'était plus assez haute , les my^stères pas assez redoutables ; qu'il y avait dans le monde je ne sais quelle odeur de pélagianisme et presque d'arianisme ; on croyait trop peu à Dieu, on croyait trop à l'homme, à sa liberté, à sa puissance, à ses

droits ; on ne soupçonnait plus le sérieux terrible de la pénitence , la grandeur mystérieuse et effrayante de la communion, le petit nombre des élus. Il fallait revoir tout cela, retrouver dans les premiers Pères la doctrine perdue, ressaisir dans des textes certains ce qu'ils entrevoyaient et pressentaient , et réapprendre aux catholiques la vraie science de la grâce et la vraie pratique de la pénitence et des sacrements.

Dans ce vaste plan , chacun des deux amis se fit sa part : Jansénius, qui était plus théologien, s'empara de la question de la grâce , dont, croyait-il, on avait perdu la notion exacte , se plongea pour la retrouver dans la lecture de saint Augustin, et, au bout d'une vie cachée, studieuse, il laissa un ouvrage en trois tomes, où il avait condensé ce qu'il estimait être la vraie doctrine de saint Augustin, et par conséquent de l'Eglise, sur la grâce. Du Vergier de Hauranne se consacra, de son côté , à étudier la discipline ecclésiastique aux trois ou quatre premiers siècles de l'Eglise : comment on entendait alors la pénitence , comment on pratiquait la confession , la communion ; et il prépara plusieurs livres qui allaient profondément troubler l'Eglise, Et quoiqu'ils travaillassent chacun dans une certaine indépendance, pour marquer leur union, leur filiation commune de saint Augustin, ce grand homme se nommant Aurelius Augustinus , du Vergier de Hauranne intitula son livre Aurelius, et Jansénius appela le sien Augustinus.

Ils n'étaient encore qu'au commencement de ces études, lorsque les événements les séparèrent. Jansénius partit pour Louvain , où il fut reçu docteur, puis mis à la tête d'un grand collège, et enfin nommé évêque d'Ypres, où il mourut jeune, en laissant son Augustinus inédit , mais muni d'une lettre dédicatoire où il le soumettait à l'autorité du Pape. De son côté, du Vergier de Hauranne quitta Bayonne , vint à Poitiers , où l'évê-

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