‹ Histoire de Saint Vincent de Paul [microform]Chapitre 112 sur 394 · LIVRE II. — CHAPITRE ï · texte numérisé non relu

LIVRE II. — CHAPITRE ï

que, M^ de la Rocheposay, le fit d'abord chanoine, puis le pourvut de l'abbaye de Saint- Gyran ; c'est sous ce nom d'abbé de Saint-Gyran qu'il est depuis célèbre.

Quoique séparés désormais, nos deux amis restèrent intimement unis. Ils s'écrivaient sans cesse, se communiquaient leurs travaux , leurs découvertes , leurs projets de renouveler l'Eglise en ressuscitant la vraie doctrine et la vraie discipline, oubliées et méconnues toutes deux, disaient-ils. Quelques fragments curieux de cette correspondance montrent dans quelle exaltatation dangereuse Jansénius était jeté par cette lecture de saint Augustin : « Que si les principes sont véritables qu'on m'en a découverts, comme je les juge être jusques à cette- heure, que j'ai relu une bonne partie de saint Augustin, ce sera pour étonner avec le temps tout le monde. Nous aurions assez des semaines entières d'en parler, » Et ailleurs : « Je continue à travailler à saint Augustin, lequel je lis avec un étrange désir et profit (à mon avis), étant venu jusques au septième tome , et ayant lu les livres d'importance deux ou trois fois. Je m'étonne tous les jours davantage de la hauteur et profondeur de cet esprit, et que sa doctrine est si peu connue parmi les savants, non de ce siècle seulement, mais de plusieurs siècles passés. Gar, pour parler naïvement, je tiens fermement qu'après les hérétiques, il n'y a gens au monde qui aient plus corrompu la religion que ces clabaudeurs de l'école que vous connaissez. Que si elle se devait redresser au style ancien , qui est celui de la vérité , la théologie de ce temps n'aurait plus aucun visage de théologie pour une grande partie. Ce qui me fait admirer grandement les merveilles que Dieu fait à maintenir son épouse d'erreurs. Je voudrais vous en pouvoir parler au fond ; mais nous aurions besoin de plusieurs semaines, et peut-être mois. Tant est-ce que j'ose dire avoir assez découvert par des principes immobiles que quand les deux écoles, tant

des Jésuites que des Jacobins, disputeraient jusques au bout du jugement, poursuivant les traces qu'ils ont commencées , ils ne feront autre chose que de s'égarer beaucoup davantage, l'une et l'autre étant cent lieues loin de la vérité. Je n'ose dire à personne du monde ce que je pense (selon les principes de saint Augustin) d'une grande partie des opinions de ce temps, et particulièrement de celles de la grâce et prédestination , de peur qu'on ne me fasse le tour à Rome qu'on a fait à d'autres, devant que toute chose soit mûre et à son temps. Et s'il ne m'est pas permis d'en parler jamais, j'aurai un grandissime contentement (du moins) d'être sorti de cet étrange labyrinthe d'opinions que la présomption de ces crieurs a introduit aux écoles... Cette étude m'a fait perdre entièrement mon ambition , que j'eusse pu avoir à poursuivre aucune chaire en l'Université, voyant assez qu'il m'y faudrait ou me taire ou me mettre en hasard en parlant, ma conscience ne me permettant point de trahir la vérité connue. Mais Dieu peut faire changer les affaires quand il le jugera à propos. Voilà ce que je ne vous ai pas dit jusques à maintenant, ayant été presque toujours en suspens et à m'afïermir dans la connaissance des choses qui peu à peu se découvraient, pour ne me jeter point témérairement à des extrémités. Je vous en dirai plus si Dieu nous fait la faveur de nous voir un jour ^. »

Les deux amis se revirent, en effet, vers le mois de novembre 1621, d'abord à Louvain, et probablement ensuite à Paris ; et , préparés par trois années de travaux, ils convinrent de conduire lentement et en grand secret leur projet de renouveler l'Eglise, tant au point de vue de la doctrine qu'au point de vue de la discipline. C'est à ce moment qu'on a placé le projet de Bourg-Fontaine. Les deux amis se seraient réunis avec

1 Sainte-Beuve, Port-Royal, t. I, p. 306.

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