LIVRE II. — CHAPITRE IV
damnée. Quoi 1 voulez-vous que je croie plutôt à un docteur particulier comme vous, sujet à faillir, qu'à toute l'Eglise, qui est la colonne de la vérité? Elle m'enseigne une chose , et vous en soutenez une qui lui est contraire. Oh! Monsieur, comment osez-vous préférer votre jugement aux meilleures têtes du monde, et à tant de saints prélats assemblés au concile de Trente, qui ont décidé sur ce point? — Le concile de Trente ! répondit Saint-Cyran avec dédain et colère , ne me parlez point de ce concile. C'était un concile du Pape et des scolastiques , où il n'y avait que brigues et que cabales. »
Notre bon saint fut profondément ému de cette parole ; mais, bien loin d'abandonner l'abbé de Saint- Cyran , il se crut obligé à plus d'affection , afin d'être plus capable d'intervenir le cas échéant, et de le sonder. Il continua donc à le voir et à l'entourer de déférence. L'abbé de Saint-Cyran, se méprenant sur les motifs de la conduite de saint Vincent de Paul, devint plus hardi. Un jour qu'il avait été le visiter, Vincent le trouva dans sa chambre plongé dans une lecture. Pour ne pas l'interrompre , il se tint quelques instants immobile et en silence. Bientôt Saint-Cyran, levant la tête et se tournant vers lui: « Voyez- vous, monsieur Vincent, lui dit-il, ce que je lis? C'est l'Ecriture sainte. Dieu m'en donne une intelligence parfaite, et quantité de belles lumières pour son explication. Aussi j'oserai dire que la sainte Ecriture est plus lumineuse en mon esprit qu'elle n'est en elle-même ^ »
Un autre jour, Vincent, ayant célébré la messe à Notre-Dame de Paris, songea à faire visite à l'abbé de Saint-Cyran, qui demeurait encore près de là, au Cloître. Il le trouva enfermé dans son cabinet, d'où, étant sorti bientôt le visage tout en feu : « Je gage,
* Mâynard, t. II, p. 240.
Monsieur, lui dit en souriant le charitable saint, que vous venez d'écrire quelque chose de ce que Dieu vous a donné en votre oraison de ce matin. — Il est vrai, répondit l'abbé tout transporté; je vous confesse que Dieu m'a donné et me donne de grandes lumières. Il m'a fait connaître qu'il n'y a plus d'Eglise. — Plus d'Eglise, Monsieur! — Non , il n'y a plus d'Eglise. Dieu m'a fait connaître qu'il y a plus de cinq ou six cents ans qu'il n'y a plus d'Eglise. Avant cela, l'Eglise était comme un grand fleuve qui avait ses eaux claires ; mais maintenant ce qui nous semble l'Eglise n'est plus que de la bourbe. Le lit de cette belle rivière est encore le même , mais ce ne sont pas les mêmes eaux. — Quoi ! Monsieur, voulez -vous plutôt croire vos sentiments particuliers que la parole de Notre -Seigneur Jésus-
Christ, lequel a dit qu'il édifierait son Eglise sur la pierre, et que les portes de l'enfer ne prévaudraient point contre elle? L'Eglise est son épouse, et il ne l'abandonnera jamais. — Il est vrai que Jésus-Christ a édifié son Eglise sur la pierre ; mais il y a temps d'édifier et temps de détruire. Elle était son épouse, mais c'est maintenant une adultère et une prostituée; c'est pourquoi il l'a répudiée , et il veut qu'on lui en substitue une autre qui lui sera fidèle, — Croyez- moi, Monsieur, se contenta de répondre le saint contristé , défiez-vous de votre propre esprit, qui vous donne des sentiments fort éloignés du respect qui est dû à l'Eglise. — Mais vous-même. Monsieur, qui parlez si bien, repartit aigrement Saint-Cyran , savez-vous bien seulement ce que c'est que l'Eglise? — L'Eglise, Monsieur, comme nous l'apprend le catéchisme qu'elle donne à ses enfants, c'est la congrégation des fidèles sous la conduite de notre Saint- Père le Pape et des pasteurs légitimes. — Bah! bah! vous n'y entendez que le haut allemand. — Mais c'est le langage de l'Eglise elle-même. — Vous êtes un ignorant; bien loin de mériter d'être