LIVRE IL — CHAPITRE IV
à la tête de votre congrégation, vous mériteriez d'enêtre chassé; et je suis fort surpris qu'on vous y souffre. — Hélas! Monsieur, j'en suis plus surpris que vous; car je suis encore plus ignorant que vous ne pensez, et, si l'on me rendait justice, on ne manquerait pas de me renvoyer de Saint-Lazare*. »
Quelle admirable conversation I que voilà bien toute l'âme de saint Vincent de Paul , la fermeté de sa foi , la profondeur de son humilité ! Jamais l'abbé de Saint- Gyran ne s'était tant découvert. Saint Vincent de Paul en revint atterré, mais sans croire encore qu'à cause de cela il dût abandonner une pareille âme, bien au contraire , s'acharner à la sauver. Ayant' donc appris qu'il allait quitter Paris pour se rendre à son abbaye de Saint -Cyran, il résolut de faire un grand effort pour l'éclairer. « Après l'avoir disposé à recevoir favorablement ses avis, Vincent de Paul lui parla de l'obligation où il était de se soumettre au jugement de l'Eglise et de respecter les décisions du concile de Trente. Puis, reprenant les propositions précédemment soutenues et ci-devant rapportées , il lui montra qu'elles étaient contraires à la doctrine catholique. « Vous êtes perdu, lui dit-il en terminant, si vous vous engagez plus avant dans ce labyrinthe d'erreurs. Du reste, vous vous y perdrez seul; ou du moins ni ma compagnie ni moi ne vous y suivrons. »
■<( Echauffé par son zèle et par sa charité, le saint s'anima peu à peu, et vers la fin de l'entretien il parla avec tant de force et de solidité, que Saint- Cyran demeura tout interdit et ne trouva pas à répliquer un mot ^. »
Arrivé en Poitou dans son abbaye, l'abbé de Saint- Gyran crut qu'il ne fallait pas laisser Vincent de Paul
1 Maynard, t. TI, p. 240-241.
2 Id., ibid., p. 245-246.
sur ce silence, et il lui écrivit une grande lettre fort embrouillée à dessein, où, glissant sans s'expliquer sur les points de doctrine que lui avait reprochés saint Vincent de Paul , il essaye de le rassurer sur sa doctrine en énumérant les grands évêques qui l'avaient approuvée , et de reconquérir son amitié en lui rappelant tous les services qu'il lui avait rendus.
Cette manière tortueuse d'insinuer sa doctrine , puis de la désavouer, de s'avancer, puis de se retirer, l'abbé de Saint- Cyran en usait, non seulement vis-à-vis de saint Vincent de Paul, mais vis-à-vis d'une foule de personnes éminentes, de directeurs de communauté, si bien que le bruit commença à se répandre à Paris et arriva jusqu'à Richelieu, qui, voulant la paix dans l'Eglise comme dans l'Etat, commença à s'inquiéter et à surveiller de plus près.
En 1632, avait paru un gros volume en latin intitulé Auj^elius. Il était de l'abbé de Saint-Gyran ; mais il n'y avait pas mis son nom; il en niait la paternité, et il l'avait entouré de tant de mystère , qu'il ne fut jamais possible de le convaincre d'en être l'auteur. La doctrine n'en était pas bonne : on cherchait à dénaturer la vraie constitution de l'Eglise, on exaltait le pouvoir des évêques, et on les mettait presque sur le même pied que le Pape. D'autre part, on faisait des prêtres les égaux des évêques. L'Eglise n'était plus une monarchie, c'était une république dont le jeu divin avait été faussé dans le cours des siècles. En ce qui regardait la morale et la discipline, les erreurs n'étaient pas moins graves. On avait eu tort, disait l'auteur du livre, d'abolir la pénitence publique , et il fallait la rétablir. On avait exagéré le pouvoir de l'absolution. Il ne la fallait donner qu'après la pénitence faite ; et c'est celle-là et le repentir qui remettaient les péchés plutôt que l'absolution, celle-ci ne faisant guère que les déclarer remis. Enfin on avait faussé la vraie doctrine de l'Eglise en