LIVRE II. — CHAPITRE IV
poussant si facilement et si fréquemment les pécheurs à la table sainte. La communion était un mystère terrible, dont bien peu étaient dignes d'approcher, et après une très longue préparation.
Ces doctrines, contenues les unes dans VAurelius, recueillies les autres dans les discours de l'abbé de Saint-Cyran et de ses disciples, n'étaient déjà plus de pures théories. On les mettait en pratique. A Port- Royal par exemple, la Mère Agnès permettait à ses sœurs et à ses petites filles de rester quinze mois sans se confesser; elle n'avait pour elle « aucun sentiment de contrition ni d'humiliation de se voir privée des sacrements; elle aurait bien passé sa vie comme cela sans s'en mettre en peine». La Mère Angélique ellemême passa jusqu'à cinq mois sans communier, et une fois même le jour de Pâques. A Saint-Merri, le curé, M. du Hamel, avait rétabli la pénitence publique. Les pénitents étaient divisés en quatre ordres. Ceux qui n'étaient coupables que de péchés secrets formaient le premier; ils assistaient à l'office tout au bas de l'église, et séparés des autres paroissiens de quatre pas de distance. Le second était de ceux qui avaient eu quelque démêlé avec leur prochain , mais sans scandale ; c'était hors de l'église et sous le vestibule qu'ils se plaçaient. Le troisième degré était de ceux qui avaient commis quelques péchés scandaleux ; on les reléguait dans le cimetière. Enfin ceux qui étaient longtemps demeurés dans le péché allaient se placer sur une colline d'où ils découvraient l'entrée de l'église. Tous ces pénitents devaient demeurer pieds et têtes nus durant l'office, et ajouter encore d'autres mortifications, comme les jeûnes, les disciplines publiques, la haire*. Même on avait rétabli en certaines chapelles l'usage des flagellations
* Faillon, t. II, p. 245.
publiques, et on commençait à craindre de grands désordres dans les mœurs.
Fatig-ué de toutes ces agitations, Richelieu résolut d'y mettre fin d'un coup. Il fit enlever en pleine nuit Tabbé de Saint- Gyran et le fit enfermer au donjon de Vincennes. Et comme on s'indignait, à Paris, d'un tel arbitraire, et que le bruit des murmures était arrivé jusqu'à lui : « Si on eût enlevé ainsi Luther et Calvin, disait-il, on n'aurait pas vu le monde en feu. »
En tout cas, Richelieu ne réussit pas ici. La persécution grandit M. de Saint -Gyran et lui mit une auréole sur le front, en même temps que les papiers saisis chez lui , inventoriés , lus , discutés , rompirent l'enveloppe discrète sous laquelle ils étaient cachés et envahirent le monde ; « semblables , dit Lancelot , à ces greniers que force l'ennemi , et qui laissent échapper des trésors inconnus. »
Tout Paris fut rempli du bruit de cette arrestation , et mille récits commencèrent à circuler à ce sujet. On disait , mais sans aucun fondement , pour ne parler que de saint Vincent de Paul , que le soir même il avait été faire visite à M. de Barcos, neveu de Saint- Gyran, et lui avait exprimé sa vive douleur. On ajoutait même qu'il avait fait parvenir au prisonnier une note confidentielle, où il lui disait de bien surveiller ses réponses et de ne les donner que par écrit, dans la crainte qu'on ne lui fît dire autre chose que ce qu'il avait dit. M. de Mole aurait fait prévenir en même temps l'abbé de Saint-Gyran de bien tirer les lignes de haut en bas des pages, de peur qu'on n'y ajoutât de l'écrit; « car il a, disait-il, affaire à d'étranges gens^ »
Le bruit courait aussi que Richelieu, sachant les grandes relations de saint Vincent de Paul et de l'abbé de Saint-Gyran, avait mandé notre saint et avait essayé
1 Sainte-Beuve, Port-Royal, t. I, p. 513.