LIVRE II. — CHAPITRE IV 2il
Ce que saint Vincent de Paul donnait d'admiration à sainte Chantai, celle-ci le lui rendait bien. Elle bénissait Dieu tous les jours d'avoir donné à ses filles de Paris un tel supérieur. Elle ne s'estimait pas digne d'être sa fille. Elle lui ouvrait son cœur, sa conscience avec une simplicité d'enfant, et sa grande joie, quand fut décidé ce voyage de Paris, avait été de penser qu'elle allait revoir, sur le bord de sa tombe, le saint directeur de son âme. moment heureux, où deux âmes, pénétrées de l'amour de Dieu, dardent l'une sur l'autre les rayons du divin Soleil qui les consume ! Quel respect continuel! quelle sainte admiration! Combien a dû être doux pour sainte Chantai de revoir une dernière fois son âme sous l'œil de son saint directeur, avant de la présenter au souverain Juge ! Mais quelle joie à saint Vincent de Paul de contempler cette humilité, cette simplicité^ cette droiture ! et quelle diversion à ce spectacle d'habileté et de duplicité que lui présentaient alors M. de Saint-Cyran, la Mère Angélique et tout le jansénisme naissant !
Pour se rendre compte des relations qui existaient entre saint Vincent et sainte Chantai , il faut savoir que dès l'année 1619, alors que l'ordre de la Visitation venait de s'établir à Paris , saint François de Sales , voulant confier la direction de ses religieuses à un prêtre doué de toutes les qualités requises pour un ministère si important, choisit saint Vincent de Paul, qui était peu connu à Paris, et qui n'exerçait aucune charge considérable, ayant reconnu en cet homme de Dieu, avec le discernement dont il était doué, le directeur dont il a tracé le portrait dans son Introduction à la Vie dévote. Saint Vincent la conserva jusqu'à sa mort , c'est-à-dire pendant quarante ans. Sainte Chantai venait de temps en temps à Paris; elle avait ainsi l'occasion de voir saint Vincent , elle s'entretenait intimement avec lui , soit des dispositions de son âme , soit de son institut.
Depuis la mort de saint François de Sales , elle lui avait donné toute sa confiance, elle échangeait avec lui une correspondance assidue où l'on peut admirer le respect mutuel, la pieuse affection que ces deux grandes âmes aA^aient Tune pour l'autre. Il n'y a pas lieu de s'étonner de la vision que nous allons rapporter et dont le l'écit est dû à saint Vincent de Paul lui-même.
Saint Vincent de Paul aurait voulu retenir la sainte à Paris, L'hiver approchait, novembre commençait âpre et froid. Le saint craignait que ce voyage ne fût fatal. Mais la bienheureuse avait accompli ce qui l'avait amenée à Paris : pourquoi serait-elle restée davantage? Elle partit donc le 11 novembre, et un mois après, comme l'avait prévu saint Vincent de Paul, elle mourait à Moulins , dans les bras de M™^ de Montmorency ( 13 décembre 1641 ).
A la première nouvelle qu'il eut de la gravité de sa maladie , saint Vincent de Paul se mit à genoux pour prier Dieu pour elle; et c'est alors qu'il eut cette vision célèbre des deux globes , dont il faut entendre le récit de sa propre bouche. Il l'écrivit aux filles de la Visitation pour les consoler dans un si grand malheur. Après des flots d'éloges , d'autant plus dignes d'être remarqués qu'ils sortent d'une plume plus modérée, il ajoute:
« Je ne fais point de doute que Dieu ne manifeste un jour la sainteté de la Mère de Chantai, comme j'apprends qu'il fait déjà en plusieurs endroits du royaume et en plusieurs manières ^ dont en voici une qui est arrivée à une personne digne de foi, laquelle j'assure qu'elle aimerait mieux mourir que de mentir ( c'est de lui-même qu'il parle ).
« Cette personne, a^^ant eu nouvelle de l'extrémité de la maladie de notre défunte , se mit à genoux pour prier Dieu pour elle , et la première pensée qui lui vint à l'esprit fut de faire un acte de contrition des péchés qu'elle avait commis et qu'elle commet ordinairement;