LIVRE I. — CHAPITRE I
l'extrême pauvreté et misère. C'était cette vie de travail, d'ordre, d'économie, de sobriété, qui, avec la religion , préparent les bonnes mœurs et font quelquefois les grandes âmes.
Notre saint enfant fut baptisé le jour même de sa naissance. Malgré la distance, la pieuse mère voulut qu'on le portât à Pouy , sa paroisse , dans cette vieille église si délabrée et si pauvre qui subsiste encore, comme un reliquaire tout plein des souvenirs de saint Vincent de Paul. En y entrant on voit à gauche, encastrée dans le mur , bosselée et verdie par le temps , une humble cuve en fer battu ; c'est là qu'il fut baptisé. Plus loin, les bancs où pendant douze ans il vint entendre les premières leçons du catéchisme; et enfin, au fond, l'autel où il fit sa première communion. On a renouvelé cet autel, qui tombait de vétusté ; mais on a soigneusement conservé et placé contre le mur le retable antique qui représentait saint Pierre agenouillé aux pieds de Notre- Seigneur et recevant les clefs. En contre-bas de l'église , placé sur une éminence , est le cimetière où dorment, sous le seul regard de Dieu, le père et la mère qui ont donné au monde et à l'Eglise saint Vincent de Paul ; et par delà l'œil découvre au loin une immense plaine remplie de troupeaux, celle-là même dont notre jeune saint a parcouru mille fois la vaste étendue.
Il n'y avait pas de domestiques dans la maison de Jean de Paul; le père et la mère suffisaient à tout, aidés de leurs six enfants. Les uns accompagnaient le père à la charrue , les autres menaient paître les troupeaux. Dès que notre saint enfant fut en âge, on le chargea de ce soin , et il y passa plusieurs années pendant lesquelles on commença à voir éclater en lui des vertus peu ordinaires aux enfants. Au sein de la vaste plaine marécageuse, ombragée par de vieux chênes et rafraîchie par un étang, dans laquelle il menait paître
ses troupeaux, se trouvait un lieu qui attirait sa piété et son cœur. C'étaient les ruines d'une vieille chapelle , consacrée à la sainte Vierge, et objet d'un ancien et pieux pèlerinage. Six ans avant la naissance de notre saint enfant (1570), les calvinistes avaient brûlé cette chapelle, et pour que la statue de Marie ne tombât pas aux mains des hérétiques, les habitants du pays l'avaient précipitée au fond de l'étang. Il n'y avait donc plus là que des débris calcinés par l'incendie, mais des débris deux fois sacrés par la vénération et Tamour des fidèles et par les outrages des ennemis de Dieu. On y voyait souvent le saint enfant agenouillé et en prières , et c'est là qu'il donna la première révélation de cette ardente dévotion à la sainte Vierge qui ne l'a plus quitté.
Il reste dans cette plaine un autre témoin de sa tendre piété. En face de la maison paternelle on voit encore un vieux chêne, déjà plusieurs fois séculaire au moment de sa naissance, et qui aujourd'hui, à plus de trois cents ans de distance , pousse encore dans tous les sens ses branches magnifiques. Mais déjà en 1576 le temps avait creusé les flancs de cet arbre superbe, et l'enfant avait profité de cette excavation pour y placer une statue de la sainte Vierge, devant laquelle il aimait à entretenir des fleurs champêtres. Que d'heures il a passées au pied de ce chêne, en conduisant ses troupeaux et en les ramenant! Quels vœux, quelles prières ont monté au ciel à travers ces branches dont la piété catholique se dispute les moindres feuilles, pour les éparpiller comme des reliques dans le monde entier !
Achevons de marquer tous les pas de notre saint dans cette vaste plaine où se passent ses premières années. Cette plaine se relève un peu vers le sud, et on y aperçoit les ruines du vieux château de Montgaillard. Un jour que l'évêque de Saint-Pons, qui y était né, faisait allusion à ce château de famille : « Oh !