‹ Histoire de Saint Vincent de Paul [microform]Chapitre 13 sur 394 · LIVRE I. — CHAPITRE I · texte numérisé non relu

LIVRE I. — CHAPITRE I

je le connais bien, dit aussitôt l'humble prêtre; je menais souvent mes bestiaux de ce côté-là. »

Ce qui frappait peut-être à ce premier âge encore plus que la piété, c'était la charité. L'enfant donnait tout et ne se réservait rien. Arrivait -il le matin dans la grande plaine de Pouy avec son petit sac plein de provisions pour la journée, il se hâtait de faire la part des petits pâtres qui venaient moins bien pourvus que lui. Son père l'envoyait-il au moulin voisin chercher de la farine, il ne fallait pas qu'il rencontrât quelque pauvre sur sa route, il mettait bas le sac, et lui en donnait des poignées, « de quoi son père, qui était homme de bien, témoignait n'être pas fâché*. » Une autre fois, à faire de petites commissions, à rendre de petits services, il avait amassé une somme de trente sous, vrai trésor même aujourd'hui pour un petit pauvre, mais combien plus alors, « où l'argent était fort rare ^, » et qui représentait les économies de plus d'un an peut-être. Survient un misérable qui manquait de tout ; l'enfant n'hésite pas , il verse dans ses mains toute sa petite bourse.

On atteignit ainsi la douzième année de l'enfant (1588). Et comme, avec la piété et la charité, se développait l'intelligence, on résolut de le mettre aux études. Avait-il fait déjà sa première communion? N'était-ce même pas la manière dont il avait suivi les catéchismes qui avait inspiré cette pensée au bon curé de Pouy? Avec quelle foi, quelle piété s'était -il approché de la table sainte? N'en avait- on pas conclu que ce serait un meurtre de laisser à la garde des troupeaux un tel enfant? Tout cela est probable; mais l'histoire n'en dit rien. Il y avait à Dax un petit collège tenu par les cordeliers , et où moyennant soixante francs par an on

1 Abelly, ch. ii, p. 9.

^ Id., ihid.

se chargeait de tous les frais de l'éducation des jeunes gens. On dit que les pensées du père de notre saint enfant, en prenant la grave résolution de le mettre au collège, ne furent pas exemptes de tout calcul humain. 11 avait sous les yeux, à peu de distance, peut-être à Dax, un homme sorti du même rang que lui, de pères paysans peu fortunés, et qui, devenu prêtre, religieux, prieur de son couvent, avait vu, grâce à son talent, à son influence, arriver à lui de grandes ressources pécuniaires qu'il avait reversées ensuite sur sa famille. Pourquoi le petit Vincent n'en ferait- il pas autant? Il était plein d'intelligence, et les sacrifices qu'on s'imposerait aujourd'hui pour lui se retrouveraient plus tard au centuple. Mais, si un grain de préoccupation humaine se mêla au consentement que le père de notre saint donna à la vocation de son fils , des pensées plus hautes le préoccupaient. « Il fera un bon prêtre, disait-il, car il a le cœur tendre*. »

Notre jeune saint entra donc en 1588, à l'âge de douze ans , chez les Pères cordeliers de Dax , et y resta jusqu'à seize ans. On ne sait rien de ces quatre années, si ce n'est que le jeune enfant, au point de vue de la piété comme du talent, dépassa les espérances qu'on avait conçues de lui. Il n'y eut, dans cette fière vertu, qu'une ombre que personne ne vit et à laquelle on ne croirait pas, s'il ne nous l'avait révélée lui-même. Chose étrange ! cet homme , qui devait être un prodige d'humilité à ce point qu'on se demande si l'humilité n'a pas surpassé en lui la charité , rougissait au milieu de tant d'enfants riches de l'humble condition de ses parents. « Je me souviens, dit-il, qu'une fois, au collège où j'étudiais, on vint me dire que mon père, qui était un pauvre paysan, me demandait. Je refusai de lui aller

1 Vie des saints, par l'abbé Gaillet. — Voir Ordination de saint Vincent de Paul, par l'abbé Granger.

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