‹ Histoire de Saint Vincent de Paul [microform]Chapitre 125 sur 394 · LIVRE II. — CHAPITRE V · texte numérisé non relu

LIVRE II. — CHAPITRE V

leurs passions. Quelques autres, non moins extrêmes, ont tenu les consciences captives sous des rigueurs très injustes ; ils ne peuvent supporter aucune faiblesse...; ils détruisent par un autre excès l'esprit de la piété , trouvent partout des crimes nouveaux, et accablent la faiblesse humaine en ajoutant au joug que Dieu nous impose. Qui ne voit que cette rigueur enfle la présomption , nourrit le dédain , entretient un chagrin superbe et un esprit de fastueuse singularité, fait paraître la vertu trop pesante, l'Evangile excessif, le christianisme impossible * ? i)

Ce chagrin superhe, cet esprit de fastueuse singularité, cette rigueur qui nourrit le dédain, voilà bien l'abbé de Saint-Gyran et son école !

Bossuet continue : « Comme presque le plus grand effort de cette nouvelle tempête tomba dans le temps qu'il était syndic de la Faculté de théologie , voyant les vents s'élever, les nues s'épaissir, les flots s'enfler de plus en plus ; sage , tranquille et posé qu'il était , il se mit à considérer attentivement quelle était cette nouvelle doctrine, et quelles étaient les personnes qui la soutenaient. Il vit donc que saint Augustin, qu'il tenait le plus éclairé et le plus profond de tous les docteurs, avait exposé à l'Eglise une doctrine toute sainte et apostolique touchant la grâce chrétienne ; mais que, ou par la faiblesse naturelle de l'esprit humain, ou à cause de la profondeur ou de la délicatesse des questions , ou plutôt par la condition nécessaire et inséparable de notre foi durant cette nuit d'énigmes et d'obscurités, cette doctrine céleste s'était trouvée enveloppée parmi des difficultés impénétrables, si bien qu'il y avait à craindre qu'on ne fût jeté insensiblement dans des conséquences ruineuses à la liberté de l'homme. Ensuite il considéra avec combien de raison toute l'école et

1 Bossuet; Paris, Louis Vives, 1864; t. XII, p. 669.

toute l'Eglise s'étaient appliquées à défendre les conséquences, et il vit que (d'un autre côté) la faculté des nouveaux docteurs en était si prévenue , qu'au lieu de les rejeter ils en avaient fait une doctrine propre ; si bien que la plupart de ces conséquences , que tous les théologiens avaient toujours regardées comme des inconvénients fâcheux, au-devant desquels il fallait aller pour bien entendre la doctrine de saint Augustin et de l'Eglise, ceux-ci les regardaient, au contraire, comme des fruits nécessaires qu'il en fallait recueillir ; et que ce qui avait paru à tous les autres comme des écueils contre lesquels il fallait craindre d'échouer le vaisseau, ceux-ci ne craignaient point de nous le mon trer comme le port salutaire auquel devait aboutir la navigation. »

Bossuet, du reste, en grand esprit qu'il était, ne cherche pas à diminuer les chefs du jansénisme. « Notre sage et avisé syndic, continue-t-il , jugea que ceux desquels nous parlons étaient à peu près de ce caractère ; grands hommes, éloquents, hardis, décisifs, esprits forts et lumineux, mais plus capables de pousser les choses à l'extrémité que de tenir le raisonnement sur le penchant, et plus propres à commettre ensemble les vérités chrétiennes qu'à les réduire à leur unité naturelle... Cependant les esprits s'émeuvent, et les choses se mêlent de plus en plus. Ce parti zélé et puissant charmait du moins agréablement , s'il n'emportait tout à fait la fleur de l'école et de la jeunesse. »

Gomme tout cela est bien dit et embellit en courant , embaume presque d'une fleur sobre et rapide ces sombres bancs sorboniques ! Poursuivant le fond, Bossuet préconise l'extrait donné des cinq propositions, et nous le présente en termes pondérés comme une vraie quintessence : « Aucun n'était mieux instruit du point décisif de la question. Il connaissait très parfaitement et les confins et les bornes de toutes les opinions

Page 1