LIVRE I. r- CHAPITRE I
parler, en quoi je fis un grand péché. » — « C'est le plus grand, je crois, ajoutait en rapportant ce fait M"^^ de Lamoignon, qu'il ait commis en toute sa vie. » Et un autre jour, parlant à ses frères : « Hélas! Messieurs, à qui rendez-vous obéissance? A celui qui, comme les scribes et les pharisiens, est rempli de vices et de péchés. Mais c'est ce qui rendra votre obéissance plus méritoire. J'y pensais encore tantôt, et je me ressouvenais qu'étant petit garçon , comme mon père me menait avec lui dans la ville, j'avais honte d'aller avec lui et de le reconnaître pour mon père , parce qu'il était mal habillé et un peu boiteux. Oh! misérable, combien j'ai été désobéissant! J'en demande pardon à Dieu, et de tous les scandales que je vous ai donnés. Je vais en demander aussi pardon à toute la compagnie, et je vous conjure de prier Dieu pour moi, afin qu'il me pardonne ces fautes, et qu'il m'en donne toujours le regret au cœur. » C'est la première fois que nous entendons la parole de saint Vincent de Paul , on en remarquera l'accent.
Il y avait alors à Dax un avocat, homme très considéré par sa naissance, sa fortune et son talent, M. de Commet, dont les deux fils étaient, avec notre saint enfant, au collège des Cordeliers. Comme ce M. de Commet était juge du village de Pouy , il ne se pouvait pas qu'il ne connût le père et la mère de notre jeune saint, dont les Pères cordeliers lui racontaient les succès. L'idée lui vint donc de le prendre chez lui. Il serait le précepteur de ses deux fils , les accompagnerait au collège , ce qui ne l'empêcherait pas de travailler pour son compte , et ce qui déchargerait le père et la mère de notre jeune saint de cette somme de soixante livres qu'ils payaient depuis quatre ans , et qui leur était un peu lourde. Il faut s'arrêter pour saluer ici d'un regard reconnaissant cet avocat d'une petite ville de province. On ne sait que son nom; on n'a pas gardé le souvenir de sa vie ; mais il a eu sur les destinées
de l'Eglise une influence immense ; car non seulement il prit ce jeune homme dans sa maison pendant quatre années, mais Payant observé avec une religieuse attention, le voyant si pieux, si plein d'amour de Dieu, il jugea qu'il ne devait pas rester dans le monde, et il l'engagea à tourner ses regards du côté de l'état ecclésiastique. L'humble jeune homme s'effraya de cette pensée et résista d'abord ; mais il avait toute confiance en M. de Commet, qui était un homme de mérite et de vertu et qu'il regardait comme son second père ; et les avis de ses bons maîtres , les cordeliers de Dax , étant tombés d'accord , il reçut la tonsure et les quatre ordres moindres le 20 décembre 1596*, dans l'église collégiale de Bidache^, des mains de Ms''^ Diharse, évêque de Tarbes, avec la permission du chapitre de Dax , dont le siège était vacant. Il avait alors vingt ans sept mois et vingt -trois jours.
Cette grave détermination prise et la tonsure reçue , il fallait songer en quelle université le jeune Vincent de Paul irait faire ses études théologiques. Il y avait à peu de distance de Dax deux universités célèbres : celle de Saragosse en Espagne, celle de Toulouse en France. Comment songea-t-on à celle de Saragosse? Le fait est qu'on y songea si bien, que le jeune Vincent de Paul s'y rendit. Mais , sans qu'on sache pourquoi , il y resta peu^ et vint à Toulouse, où il s'établit définitivement et où il resta sept ans. Pour subvenir à tant
1 Abelly (cli. m) met le 19 septembre 1596; Collet, le 20 décembre; en quoi il semble devoir être suivi de préférence (livre lei", p. 9). C'est aussi la date qu'a adoptée M. l'abbé Granger, curé de Château - l'Évêque : Ordination de saint Vincent de Paul, dans l'église de Chàteau-V Évêque. Périgueux, 1872; 1 broch. in -8°.
2 Bidaschen, dit Collet. Aujourd'hui Bidache (Basses -Pyrénées), arrondissement de Bayonne; 2,640 habitants.
3 Collet suppose que ce sont les disputes violentes sur la prédestination au sein de l'université de Saragosse qui em-