LIVRE IL — CHAPITRE VI
grands seigneurs huguenots, qu'il exhorta avec une affection de père et d'ami et en homme qui allait paraître devant Dieu, de penser sérieusement à s'instruire sans opiniâtreté , sans prévention , et de rentrer dans le sein de l'Eglise, hors laquelle il n'y a point de salut. Il parla aussi en particulier à quelques autres seigneurs catholiques sur leurs désordres, et sur l'importance d'en revenir et de se convertir à temps. Ces grands et derniers devoirs remplis, il ne voulut plus penser qu'à bien mourir*. »
Il fit approcher saint Vincent de Paul et lui demanda quelle était la meilleure manière de s'y préparer. « Sire, répondit le saint, c'est d'imiter celle dont Jésus-Christ se prépara à la sienne , et de se soumettre entièrement et parfaitement, comme il fît, à la volonté du Père céleste : Non mea voluntas, sed tua fiât! — Jésus, reprit le religieux monarque, je le A^eux aussi de tout mon cœur. Oui, mon Dieu, je le dis et le veux dire jusqu'au dernier soupir de ma vie : Fiat voluntas tua! n
« De son lit il voyait l'église de l'abbaye de Saint- Denis et la regardait avec joie; il avait défendu toutes les grandes cérémonies, et permis seulement et à regret celles dont il n'était pas possible de se dispenser. Il ordonna lui-même de l'attelage qui mènerait le chariot où son corps serait porté et désigna le chemin qu'il voulut qu'on tînt à son convoi, pour éviter autant qu'il pût les paroisses, afin d'épargner la peine aux curés de venir au-devant et d'accompagner. Il disait , en montrant les tours de Saint-Denis : « Voilà où je serai bien- « tôt et où je demeurerai longtemps. Mon corps sera « bien ballotté, car les chemins sont mauvais. » Il entrait, sur un sujet si terrible»à la nature, dans ces sortes de détails avec la même tranquillité qu'il ordonnait, dans sa santé, ses rendez-vous de chasse et ses relais;
1 Saint-Simon, p. 338-339.
et cela avec un air si simple , si naturel , qu'il n'y eut personne à qui il vînt le plus lég^er soupçon d'affectation et qui n'admirât une fermeté si naïve et si suivie , et un courage aussi pieux et en même temps aussi héroïque *. »
Les médecins le pressaient de prendre un peu de nourriture; ce à quoi il avait un dégoût extrême. Se voyant si près de sa fin , il crut n'être plus obligé de se forcer. Néanmoins il en eut du scrupule, et, faisant signe à notre saint : « Monsieur Vincent, lui dit-il, les médecins me pressent de prendre de la nourriture; j'ai refusé, car aussi bien il faut que je meure : que me conseillez -vous? — Sire, répondit saint Vincent, les médecins ont toujours entre eux cette maxime de faire prendre de la nourriture aux malades tant qu'il leur reste quelque souffle de vie, espérant toujours un retour de santé. Voilà pourquoi, s'il plaît à Votre Majesté, vous ferez bien d'en prendre. » Et le roi, appelant Seguin, se fit apporter un bouillon. Sur le soir, il reçut les derniers sacrements avec les dispositions les plus saintes.
« Le lendemain, 13 mai, qui fut la veille de sa mort, sur les midi , Dieu voulut honorer une vie et une mort si sainte par une grâce extraordinaire. Voyant le prince de Gondé auprès de son lit parmi beaucoup d'autres seigneurs, Louis XIII fixa tout à coup ses yeux sur lui, et sans qu'on parlât alors de guerre : « Votre fils , lui « dit-il, a remporté une insigne victoire. » Il faisait allusion au jeune duc d'Enghien et à la victoire de Rocroi, qui eut lieu quelques jours après. Le prince de Condé , et tout ce qui était lors dans la chambre , surpris au dernier point de cette prophétie , doutèrent si ce discours, si court et si clair, mais qui ne revenait à rien de ce qui se venait de dire auprès de ce prince,
< Saint-Simon, p. 339-340.