LIVRE II. — CHAPITRE VI
doutèrent, dis-je, s'il n'était point FelFet de quelque disparate d'une tête qui commençait à se brouiller, quoique jusqu'à ce moment elle n'en eût pas laissé apercevoir le plus léger signe. En effet, il répondit surle-champ du meilleur sens à ce qu'ils lui dirent pour éprouver l'état de sa tête , qui demeura saine et entière jusqu'à son dernier soupir. Ce grand roi s'expliqua à la manière des prophètes, qui donnent quelquefois le passé pour le futur, et annonça comme passé ce qu'il venait de voir en Dieu, quoique l'événement prédit n'arrivât que peu de jours après. La victoire de Rocroi n'eut lieu, en effet, que le 19 mai. Mais il plut à Dieu de la montrer d'avance à son serviteur et la lui faire prédire, pour exalter devant tout le monde l'humilité, le détachement, la piété sincère, l'insigne vertu de son juste, et manifester clairement que les dons de sa miséricorde allaient être couronnés en lui de la couronne de justice et de la béatitude éternelle.
« Sur le soir de ce jour, 13 mai, veille de sa mort, les médecins l'ayant vu endormi et les yeux tournés , craignirent qu'il n'allât expirer et le dirent au père confesseur, qui l'éveilla tout à coup et lui dit que les médecins estimaient que l'heure était venue et qu'il fallait faire la recommandation de l'âme. Au même instant, l'esprit rempli de Dieu , il embrasse ce bon père et lui rend grâces de la bonne nouvelle qu'il lui donne. Tout à coup, élevant les yeux et les bras vers le ciel, il dit le Te Deum laudamus , et le finit avec une ferveur si grande , que le seul souvenir m'attendrit dans cet instant que je vous parle*. »
La nuit se passa de même, le saint roi disant de temps en temps quelques mots touchants et sublimes sur le bonheur de mourir, sur l'espoir d'une vie meilleure et sur la joie d'aller voir son Seigneur et son Dieu;
1 Saint-Simon, p. 341-346.
à ce point qu'un historien prétend que nul homme, ni parmi les anciens ni parmi les modernes, n'a couru aussi intrépidement au-devant de la mort ^
Le lendemain , sur les dix heures , il appela son premier médecin. « Seguin, lui dit-il d'une voix ferme, tâtez mon pouls et ditës-moi, je vous prie, combien j'ai encore d'heures à vivre; mais tâtez bien, car je serai bien aise de le savoir au vrai. « Seguin tâta quelques instants en silence, puis il répondit Iroidement :«Sire, Votre Majesté peut avoir encore deux ou trois heures tout au plus. » Alors, joignant les mains et regardant le ciel , le prince s'écria sans montrer d'altération : « Eh bien, mon Dieu, j'y consens et de bon cœur! » Et, tendant de nouveau du côté de Vincent son bras faible et amaigri : « Voyez, monsieur Vincent, lui dit-il, est-ce là le bras d'un roi? Vous voyez ce que c'est que des rois aussi bien que des autres hommes ! » Bouvart lui prit le bras à son tour et lui dit : « Siie, si ma conjecture ne me trompe pas, l'âme de Votre Majesté sera bientôt délivrée des liens du corps, car je ne lui trouve plus de pouls. — Mon Dieu, s'écria le monarque, recevez-moi à miséricorde ! » Et les prières des agonisants commencèrent, auxquelles il répondit d'une voix faible et mourante. Quelques instants après il expirait entre les bras de Vincent de PauP. C'était le même jour, 14 mai, de la mort de son père Henri IV. « Remarque assez frivole, dit Saint-Simon. Celle du jour de l'Ascension, c'est-à-dire de la consommation du triomphe de Jésus-Christ, de la délivrance des anciens justes et de leur entrée dans le ciel à sa suite et par lui , est bien d'une autre solidité^. »
Dès le lendemain, saint Vincent de Paul écrivait:
1 Priolo, cité par Saint-Simon, p. 346.
2 Maynard, t. III, p. 388.
3 Saint-Simon, p. 346.