LIVRE II. — CHAPITRE VI
« Depuis que je suis sur la terre, je n'ai vu mourir personne plus chrétiennement. Je n'ai jamais vu une plus grande élévation à Dieu , une plus grande tranquillité , une plus grande crainte des moindres actj.ons qui peuvent être péchés, une plus grande bonté ni un plus grand jugement en une personne d'un tel état^ « De telles paroles, et de la part d'un tel juge, mettent fin à l'éloge du plus saint de nos rois depuis saint Louis.
Anne d'Autriche, qui lui succéda, comme mère de Louis XIV âgé de quatre ans^ et régente en son nom, n'avait pas , il s'en fallait bien , la vertu de Louis XIII ; mais elle était profondément chrétienne. Soit qu'elle n'écoutât que sa conscience , soit qu'elle eût dans l'oreille les dernières recommandations de saint Vincent de Paul au feu roi sur la responsabilité terrible de la dignité royale , surtout en ce qui regarde les nominations aux évêchés , une de ses premières pensées fut la création de ce qu'on a appelé le Conseil de conscience. C'était un conseil chargé de l'aider dans le choix des personnes qui pouvaient être nommées aux bénéfices. Elle y fit entrer saint Vincent de Paul. Les autres membres étaient le cardinal Mazarin, le chancelier Séguier, M. Gharton, grand pénitencier de Paris, et les évêques de Beauvais et de Lisieux.
Il ne se peut dire l'étonnement et la terreur religieuse de notre saint prêtre en recevant cette nomination. Lui qui n'avait jamais rêvé que la vie cachée et désiré de n'avoir des rapports qu'avec les pauvres, il était jeté malgré lui à la cour; et ce qui l'eifrayait davantage encore, il était appelé à coopérer d\ine manière directe à la nomination des évêques , des archevêques, des abbés et de tous les dignitaires de l'Eglise. Chose redoutable en tous temps, mais surtout à cette époque, où les grandes familles faisaient entrer leurs jeunes fils
' Lettres, t. I, p. 454.
dans l'Eglise et sollicitaient pour eux, dès leur plus jeune âg-e et quelles que fussent leurs mœurs, des évêchés et des abbayes. Pour la première fois notre saint se fît intriguant pour détourner de sa tête un tel fardeau. Il envoya ses amis parler pour lui; il se décida même à aller trouver la reine; mais tout échoua devant la volonté inflexible de celle-ci, qui lui déclara qu'elle tenait absolument « à ce qu'il rendît ce service à Dieu et au roi, son fils* ». M. Vincent céda, et « quoique dès lors il prévît fort bien les grandes tempêtes et les violentes secousses auxquelles il s'allait exposer sur cette mer orageuse de la cour, et que sa propre expérience lui fît assez connaître qu'en soutenant les intérêts de la justice et de la piété il recevrait beaucoup de contradictions et de persécutions de la part du monde, il crut qu'il ne pouvait mieux faire que de s'abandonner à la divine Providence, dans la résolution de s'acquitter saintement de la charg-e qui lui était imposée et de garder une fidélité inviolable à Dieu et au roi, quoi qu'il lui en dût arriver^ ».
Une position semblable à celle-là donnait à saint Vincent de Paul , comme on disait alors , ses entrées à la cour; et tout autre en aurait profité pour se trouver le plus souvent possible sur le passage de la reine et en rapport avec elle. Mais bien différentes étaient les pensées de notre saint. Il régla dès le premiei" jour qu'il ne se rendrait jamais à la cour que sur la lettre de convocation du conseil de conscience , ou sur un ordre formel de la reine. Il ne lui convenait, à aucun prix, de se trouver dans la foule des courtisans , où ne manquaient cependant ni les évêques ni les cardinaux.
Il régla ensuite qu'il se rendrait à la cour dans le même costume qu'il portait tous les jours , avec cette
1 Abelly, t. II, p. 133.
2 M., ibid.