LIVRE II. — CHAPITRE VI
soutane grossière, rapiécée, qu'on conserve encore comme une relique , sa méchante ceinture de laine , ses gTos souliers, son chapeau misérable; le tout « sans tache et sans trou », mais de la dernière pauvreté. Un jour, Mazarin le prenant par sa méchante ceinture, le montra à la reine en disant : « Voyez donc, Madame, comme M. Vincent vient habillé à la cour, et la belle ceinture qu'il porte. » Notre humble saint sourit; mais après ce mot du cardinal comme avant, il ne voulut jamais changer son costume, même pour aller chez la reine.
Quand il traversait les grands salons et la magnifique galerie du Louvre pour se rendre au conseil de conscience, les seigneurs assis sur les banquettes se levaient et le saluaient profondément, touchant presque le parquet de l'extrémité des plumes de leur chapeau ; mais il les voyait à peine. Il traversait leurs rangs sans se hâter, mais sans s'arrêter, les yeux baissés, la figure modeste avec son grand air de bonté. C'était son supplice de chaque semaine. « J'étais bien jeune encore, déposa au procès de canonisation M. Le Pelletier, secrétaire d'Etat sous Louis XIV, lorsque je vis au Louvre le serviteur de Dieu, et je l'y ai vu bien des fois. Il y paraissait avec une modestie et une prudence pleines de dignité. Les courtisans, les prélats, les ecclésiastiques et autres personnes, lui rendaient par estime de grands honneurs; il les recevait avec beaucoup d'humilité. Sorti du conseil, oii il avait décidé du sort de ce qu'il y avait de plus grand dans le royaume, il était aussi commode, aussi familier avec le dernier des hommes que parmi les esclaves de Tunis ou sur le banc des forçats. Un vertueux évêque qui ne l'avait pas vu depuis son entrée à la cour l'ayant trouvé ensuite aussi humble, aussi affable, aussi disposé à rendre service qu'auparavant , ne put s'empêcher de lui dire : « M. Vincent est toujours M. Vincent. » Le bruit cou
rut un jour que la reine lui destinait un chapeau de cardinal. Les compliments et les saints redoublèrent. Mais ces félicitations le frappaient comme autant de coups de poignard. La pourpre romaine eût été vraiment pour son humilité la pourpre du martyre. »
Une autre règle que saint Vincent de Paul s'était encore tracée au jour de sa nomination au conseil de conscience, était de naccepter jamais rien, ni pour lui ni pour les siens. Pour lui, cela se conçoit; mais pour les siens, pour sa chère congrégation de la Mission, pour ses pauvres, ne semble-t-il pas qu'il aurait pu profiter de sa situation pour solliciter ou du moins pour accepter? Mais il fut inflexible, ce En qualité de secrétaire d'Etat, dépose encore M. Le Pelletier, j'ai été à portée d'avoir un grand commerce avec M. Vincent. Il a fait plus de bonnes œuvres en France , pour la religion et pour l'Eglise, que personne que j'aie connu; mais j'ai particulièrement remarqué qu'au conseil de conscience, où il était le principal agent, il ne fut jamais question ni de ses intérêts, ni de ceux de sa congrégation, ni de ceux des maisons ecclésiastiques qu'il avait établies. ))
Le saint prêtre avait senti que s'il ne poussait pas ce désintéressement jusqu'à l'héroïsme, on arriverait même vis-à-vis de lui à des propositions dont la seule pensée lui faisait horreur. (( Un jour, un de ses plus intimes amis vint lui offrir 100,000 livres, au nom de quelques personnes, pour obtenir son appui au conseil en faveur de certaines propositions qui n'avaient rien d'onéreux pour les peuples , mais qui pouvaient blesser les intérêts du clergé. » Vincent se contenta de répondre : a Dieu m'en préserve ! j'aimerais mieux mourir que de dire une parole sur ce sujet.» ce Et une autre fois, un magistrat de grand crédit, qui se .donnait beaucoup de mouvement pour procurer une abbaye à son fils , qui en était indigne, et qui redoutait surtout l'opposition