LIVRE II. — CHAPITRE VI
évêq.ue arrivait, il n'avait plus de quoi faire face aux dépenses nécessaires et aux bonnes œuvres indispensables. On avait ainsi, surtout dans les provinces éloignées, des évêques à la portion congrue, qui ne voulaient pas résider, et qui venaient à Paris en quête d'évêchés plus riches ou de prieurés et d'abbayes pour arrondir leur fortune.
La troisième chose qu'obtint saint Vincent de Paul fut la suppression ou la diminution très considérable de ce qu'on appelait en termes de droit un dévolu. Des ecclésiastiques obtenaient un brevet par lequel il leur était permis de jeter leur dévolu sur un évêché, une abbaye, un canonicat, dont ils deviendraient possesseurs s'ils parvenaient à obtenir la démission du titulaire légitime. Alors ils le harcelaient, surveillaient ses moindres actes, le dénonçaient aux tribunaux, l'obligeaient à plaider, et le forçaient ainsi , ou à leur céder, ou à se rédimer à prix d'argent. C'était la légitimation de l'ambition et de l'espionnage.
Mais ce que saint Vincent de Paul obtint plus que tout cela , ce fut de faire poser en principe que désormais on ne nommerait plus aux évêchés , aux abbayes , aux canonicats , que des hommes ayant les conditions requises par le concile de Trente, une science suffisante et une vertu éprouvée. La reconnaissance du principe ne fut pas difficile à obtenir ; mais ce qu'il y eut de luttes à subir, les plus pénibles, les plus délicates , les plus héroïques pour faire descendre ce principe dans les faits , ne se peut raconter. La reine était bonne , mais un peu faible , et tout à la merci de Mazarin. Celui-ci, quoique cardinal, ne fut jamais prêtre. Il avait la foi, mais une foi mêlée de concessions de toutes sortes ; et, bien plus encore que Richelieu, il ne considérait les choses de la religion et de l'Eglise qu'au point de vue politique. Entouré d'ennemis, obligé deux fois de sortir du royaume , il n'était rien qu'il ne
fût décidé à faire pour gagner ou désarmer un grand seigneur, un personnage important; et le trafic des évêchés et des abbayes n'était pas pour lui faire trop peur. Les deux autres membres du conseil: l'un, le chancelier Séguier, de cette illustre famille des Séguier alliée au cardinal de Bérulle et à M'^'' Acarie, dont le frère était évêque de Meaux, dont la sœur, les nièces étaient carmélites; l'autre, le bon M. Charton , grand pénitencier de Notre-Dame de Paris, étaient excellents; leur appui était assuré à saint Vincent de Paul dans toutes ses revendications pour l'honneur et la sainteté du clergé ; mais ni l'un ni l'autre n'étaient de taille à résister à Mazarin. On voit la situation de saint Vincent de Paul au conseil de conscience. Tant qu'il ne s'agissait que de nominations épiscopales qui ne touchaient pas à sa politique ou à ses intérêts, Mazarin laissait faire ; et notre saint, en dix années, put obtenir un grand nombre d'excellents choix. Mais il n'y avait ni indignité du sujet ni objection quelconque qui pût arrêter Mazarin quand ses intérêts politiques étaient en jeu. Notre saint n'en disait pas moins son sentiment, déduisant lentement, froidement, toutes les raisons d'écarter tel ou tel sujet ; puis, ses observations faites, si on passait outre, il inclinait la tête et rentrait dans le silence. Mais quelle douleur pour une âme aussi délicate que la sienne ! Il pliait sous le faix. Toute sa correspondance à cette époque n'est qu'un gémissement. « Je tremble, disait-il, que ce damnable trafic des évêchés n'attire la malédiction de Dieu sur ce royaume. » Et au supérieur de sa maison de Rome : « Je n'ai jamais été plus digne de compassion que je suis, ni n'ai eu plus de besoin de prières qu'à présent dans le nouvel emploi que j'ai. J'espère que ce ne sera pas pour longtemps. Priez Dieu pour moi. » Et à un autre de ses prêtres : a Je prie Dieu tous les jours d'être tenu pour un insensé, comme je suis, pour n'être pas employé à