LIVRE II. — CHAPITRE VI
cette sorte de commission , et pour avoir plus g-rande commodité de faire pénitence de mes péchés. » Et une autre fois, le bruit ayant couru qu'il était disgracié de la cour : « Ah ! plût à Dieu que ce fût vrai ! s'écria-t-il en levant les yeux au ciel et se frappant la poitrine. Mais un misérable comme je suis n'était pas digne de cette faveur. » Et il écrivit dans le même sens à Codoing, son supérieur de Rome, le 4 janvier 1645 : « Béni soit Dieu de tout ce que vous me dites ! Il est vrai qu'il y avait quelque apparence que je ne serais plus toléré longtemps dans mon emploi ; mais mes péchés sont cause qu'il en a été autrement et qu'il n'a pas plu à Dieu d'agréer les sacrifices que je lui ai offerts à cet effet. » Il n'y a pas de fumée sans feu. Mazarin travaillait à chasser saint Vincent de Paul du conseil de conscience. Disons, à l'honneur d'Anne d'Autriche, qu'il ne put pas lui arracher son consentement. Alors , rusé qu'il était, il commença à réunir le conseil de la manière la plus irrégulière, n'ayant point de jour fixe, et comme par hasard, n'invitant pas le saint le jour où il voulait faire passer quelque nomination à laquelle notre saint eût fait opposition.
La reine était pieuse, et saint Vincent de Paul, qu'elle entourait de vénération , aurait dû pouvoir s'appuyer entièrement sur elle. Malheureusement Mazarin la dominait, et elle finissait trop souvent par signer des nominations que sa conscience réprouvait. Fatigué de ces luttes et ne pouvant faire fléchir notre saint, Mazarin se résolut à supprimer le conseil de conscience. j\/[me ç|g Motteville, la fidèle amie d'Anne d'Autriche, indique discrètement les faibles résistances et la douleur de la reine. Mais il fallait alors que tout pliât sous la volonté de l'impérieux ministre. « Quelque temps après, écrit M°^® de Motteville, le conseil de conscience fut entièrement aboli, à cause que le Père Vincent, qui en était le chef, étant un homme tout d'une pièce, qui
n'avait jamais songé à gagner les bonnes grâces des gens de la cour, dont il ne connaissait pas les manières, fut aisément tourné en ridicule , parce qu'il était presque impossible que l'humilité, la pénitence et la simplicité évangélique s'accordassent avec l'ambition, la vanité et l'intérêt qui y régnent. Celle qui l'avait établi aurait fort souhaité de l'y maintenir ; c'est pourquoi elle avait encore quelques longues conversations avec lui sur les scrupules qui lui en étaient toujours demeurés ; mais elle manqua de fermeté en cette occasion, et laissa souvent les choses selon qu'il plut à son ministre , ne se croyant pas si habile que lui, et ne croyant pas l'être autant qu'elle l'était en beaucoup de choses : ce qui fut cause qu'il lui était aisé de la persuader de tout ce qu'il voulait, et de la faire revenir, après quelque résistance, aux choses qu'il avait résolues. Je sais néanmoins que, dans le choix des évêques particulièrement, elle a eu une très grande peine à se rendre, et qu'elle en a eu bien davantage quand elle eut reconnu qu'elle avait suivi ses avis trop facilement sur cet important chapitre : ce qu'elle ne faisait pas toujours, et jamais sans consulter en particulier, ou le Père Vincent tant qu'il a vécu , ou d'autres qu'elle a crus gens de bien ; mais elle a été quelquefois trompée par la fausse vertu de ceux qui prétendaient à la prélature, et dont les personnes de piété, sur qui elle se reposait de cet examen, lui répondaient peut-être un peu trop légèrement. Cependant , malgré l'indifférence que son ministre a paru avoir sur ce sujet. Dieu a fait la grâce à cette princesse de voir la plupart de ceux qui pendant sa régence ont été élevés à cette dignité satisfaire à leur devoir et faire leurs fonctions avec une sainteté exemplaire ^. » Ce n'était pas seulement au conseil de conscience
* Mémoires de M'«« de Motteville. Paris, imprimerie Firmin- Didot, 1838; t. X, p. 66.