‹ Histoire de Saint Vincent de Paul [microform]Chapitre 139 sur 394 · LIVRE II. — CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

LIVRE II. — CHAPITRE VI

que saint Vincent de Paul souffrait, en voyant l'honneur de l'Église et les intérêts des âmes si souvent et si facilement sacrifiés : au dehors , il était assailli par des sollicitations qui le faisaient frémir, accompagnées souvent d'injures, de menaces, de calomnies et même de coups. Un religieux célèbre dans son ordre par sa régularité , au dehors par son éloquence , lui écrivit un jour pour lui représenter ses longs travaux, l'austérité de sa règle, la diminution de ses forces et la crainte de ne pouvoir plus continuer longtemps ses services à Dieu et à l'Eglise. « Mais, ajoutait -il, si la cour me faisait suffragant de l'archevêché de Reims, dispensé, comme évêque, du jeûne et des autres austérités religieuses, je pourrais prêcher longtemps encore avec vigueur et fruit. Je vous prie, comme mon ami, de m'en dire votre sentiment, et, s'il m'est favorable, de m'aider à obtenir la nomination du roi , auprès de qui je suis sûr d'être appuyé par des personnes qui ont à la cour crédit et autorité . » Le saint lui répondit une lettre où l'on sent, à travers toutes les lignes, une douce et charmante ironie : « Je ne doute point que Votre Révérence ne fît merveille dans la prélature, si elle y était appelée de Dieu ; mais ayant fait voir qu'il vous voulait en la charge où vous êtes, par le bon succès qu'il a donné à vos emplois et à vos conduites, il n'y a pas d'apparence qu'il vous en veuille tirer : car, si la Providence vous appelait à l'épiscopat, elle ne s'adresserait pas à vous pour vous le faire rechercher ; elle inspirerait plutôt à ceux en qui réside le pouvoir de nommer aux charges et dignités ecclésiastiques de vous choisir pour celle-là, sans que vous en fissiez aucune avance ; et alors votre vocation serait pure et assurée. Mais de vous produire vous-même, il semble qu'il y aurait quelque chose à redire, et que vous n'auriez pas sujet d'espérer les bénédictions de Dieu dans un tel changement, qui ne peut être ni désiré ni pour-

suivi par une âme véritablement humble comme la vôtre. Et puis, mon Révérend Père, quel tort feriezvous à votre saint ordre, de le priver d'une de ses principales colonnes , qui le soutient et qui Taccrédite par sa doctrine et par ses exemples ! Si vous ouvriez cette porte, vous donneriez sujet à d'autres d'en sortir après vous , ou pour le moins de se dégoûter des exercices de la pénitence; ils ne manqueraient pas de prétextes pour les adoucir et diminuer, au préjudice de la règle : car la nature se lasse des austérités, et, si on la consulte, elle dira que c'est trop , qu'il se faut épargner pour vivre longtemps et pour servir Dieu davantage ; au lieu que Notre -Seigneur a dit: « Qui aime son âme (( la perdra, et qui la hait la sauvera. » Vous savez mieux que moi tout ce qui se peut dire sur cela, et je n'entreprendrais pas de vous en écrire ma pensée, si vous ne me l'aviez ordonné. Mais peut-être que vous ne prenez pas garde à la couronne qui vous attend : ô Dieu, qu'elle sera belle ! Vous avez déjà tant fait, mon Révérend Père , pour l'emporter heureusement ; et peut-être ne vous reste-t-il plus que peu de chose à faire : il faut la persévérance dans le chemin étroit où vous êtes entré, lequel conduit à la vie. Vous avez déjà surmonté les plus grandes difficultés : vous devez donc prendre courage et espérer que Dieu vous fera la g-râce de vaincre les moindres. Si vous m'en croyez, vous cesserez pour un temps les travaux de la prédication , afin de rétablir votre santé. Vous êtes pour rendre encore beaucoup de services à Dieu et à votre religion, qui est une des plus saintes qui soient en l'Eglise de Jésus-Christ ^ » Le bon religieux comprit la leçon et renonça à ses projets ambitieux.

Une autre fois, M. de Chavig-ny, secrétaire d'Etat, un des plus hauts personnages du temps , ayant perdu

* Maynard, t. III, p. 408 à 410.

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