‹ Histoire de Saint Vincent de Paul [microform]Chapitre 140 sur 394 · LIVRE II. — CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

LIVRE II. — CHAPITRE VI

son second fils, pourvu de deux bonnes abbayes, la famille vint les demander pour le troisième lîls, âgé de cinq à six ans. Saint Vincent de Paul, auquel on s'adressa, refusa énerg-iquement et attendit avec patience la colère du ministre. Mais il fut agréablement trompé. « Le ministre vint me voir, écrit saint Vincent de Paul, et me dit que non seulement il n'avait pas trouvé mauvais que j'eusse tenu ferme, mais qu'au contraire, si j'avais cédé au désir de madame sa mère, je l'eusse scandalisé, qu'il m'en aurait méprisé et ne l'aurait pas accepté ^ » La vraie doctrine commençait à pénétrer les âmes. Il est vrai que saint Vincent de Paul ne trouvait pas toujours des âmes aussi accessibles aux sentiments chrétiens. « Vous êtes un vieux fou, lui dit une fois un jeune gentilhomme, qu'il avait frustré dans ses espérances coupables. — Vous avez raison, mon fils, répondit le saint vieillard en tombant à g"enoux, et je vous demande pardon de l'occasion que je puis vous avoir donnée de me dire de telles paroles. »

Une autre fois, une grande dame étant venue le prier d'obtenir un bénéfice pour un de ses enfants : « Excusez -moi. Madame, lui répondit-il, si je ne me mêle pas de cette alFaire. » Etonnée d'abord d'être moins favorablement accueillie d'un pauvre prêtre que des plus grands seigneurs, puis emportée par l'orgueil et la passion : « Vraiment, Monsieur, lui dit-elle, on se peut passer de vous, et je saurai bien arriver par d'autres voies. Je vous faisais trop d'honneur de m'adresser à vous, et on voit bien que vous ne savez pas encore de quelle façon il faut agir avec les femmes de ma qualité ! » Vincent ne répondit que par un silence dont les injures mêmes ne le purent tirer. Quelquefois le solliciteur évincé s'emportait jusqu'à le frapper, comme il arriva à un seigneur dont il refusait de

* Lettres, t. I, p. 499, n" 434.

recommander le fils pour un évêché , et qui publiquement leva la main sur lui. « Vous avez raison, Monsieur, lui dit-il, je suis un misérable et un pécheur. » Et le seigneur de se jeter aussitôt dans son carrosse. Mais il ne put échapper si facilement à l'humble prêtre, qui courut après lui et ne le quitta qu'après lui avoir fait une profonde révérence *. Et une autre fois, un jeune homme de qualité avait demandé une abbaye; il l'obtint à condition que Vincent ne s'y opposerait pas. Il vint donc à Saint -Lazare avec son gouverneur. On commença par les politesses d'usage, par les remerciements anticipés de toute la famille, par un long étalage de toutes les qualités présentes et futures du prétendant : toutes choses qui prouvaient plus le désir du bénéfice que le mérite requis. A ce tableau, Vincent, d'avance informé, opposa modestement un tableau de couleur toute contraire, et conclut par un refus qu'il exprima en ses termes accoutumés : « Je vous prie donc. Monsieur, de trouver bon que je ne consente pas à une chose dont Dieu me demanderait compte. » A ces mots , le gouverneur se lève furieux et s'avance vers le saint le poing fermé et vomissant des flots d'injures ; puis, voyant qu'il ne le pouvait même arracher à sa tranquillité, il sortit, mais accompagné de Vincent, qui, avec force politesses, reconduisit le maître et le disciple jusqu'à leur carrosse.

Mais l'arme à laquelle on avait le plus souvent recours était la calomnie : on le poursuivait d'accusations indignes jusque auprès de la reine. « Savez -vous bien, monsieur Vincent, ce qu'on dit de vous? lui demanda un jour la reine en riant. — Madame, je suis un grand pécheur. — Mais vous devriez vous justifier. — On en a dit bien d'autres contre Notre-Seigneur, et il ne s'est jamais justifié. »

1 Maynard, t. III, p. 412.

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