‹ Histoire de Saint Vincent de Paul [microform]Chapitre 141 sur 394 · LIVRE IL — CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

LIVRE IL — CHAPITRE VI

« Un mauvais ecclésiastique , qu'il avait écarté d'un bénéfice, voulut s'en venger en répandant contre lui des bruits déshonorants. « Si M. Vincent, colporta-t-il chez des personnes de condition, n'a pas été pour moi, c'est que je n'ai pas voulu l'acheter. Mais cet homme, si ennemi de la simonie dans les autres, s'en accommode parfaitement pour lui-même ; et je sais quelqu'un à qui il vient de procurer un bénéfice au prix d'une bibliothèque et d'une bonne somme d'argent. » Cette fois le saint fut ému, et, dans son premier mouvement, il prit la plume pour écrire une lettre de justification. Mais à peine avait-il tracé quelques mots : « misérable ! se dit-il à lui-même, à quoi penses-tu? Quoi ! tu veux te justifier ! et voilà que nous venons d'apprendre qu'un chrétien, faussement accusé à Tunis, a demeuré trois jours dans les tourments , et enfin est mort sans proférer une parole de plainte, quoiqu'il fût innocent du crime qu'on lui imputait ! et toi , tu te veux excuser ! Oh ! non, il n'en sera pas ainsi. » Et il déchira la lettre commencée ^ »

Ni menaces, ni promesses, ni calomnies, ni même violences , ne réussissant auprès de lui , on cherchait à lui cacher les démarches qu'on faisait pour obtenir des évêchés ou des abbayes , et on s'adressait directement à la reine ou au cardinal. Et de là quelles difficultés, les plus délicates de toutes ! J'en donnerai seulement deux exemples d'une beauté admirable. Une fois, la cour étant hors de Paris , Mazarin écrivit à Vincent : « Monsieur, ces lignes sont pour vous dire que M. N., ayant dépêché ici pour demander à la reine pour monsieur son fils l'évêché de N., qui vaque depuis quelques jours, elle le lui a accordé d'autant plus volontiers qu'il a les qualités requises pour en être pourvu, et que Sa Majesté a été bien aise de rencontrer une occa-

1 Maynard, t. III, p. 405.

sion si favorable de reconnaître en la personne du fils les services du père et le zèle qu'il a pour le bien de FEtat. La reine m'a promis de vous en écrire ellemême, et je l'ai voulu faire par avance, afin que vous preniez la peine de le voir, et que vous lui donniez les instructions et les lumières que vous jugerez lui être nécessaires pour se bien acquitter de cette fonction... » Or Vincent connaissait l'indignité du sujet. Sans doute , ni devant Dieu ni devant les hommes , il n'était responsable d'une nomination à laquelle il n'avait aucunement participé, et il pouvait, sans engager davantage sa conscience , suivre passivement les instructions de Mazarin. Mais l'honneur et le bien de l'Eglise ! mais les besoins d'un grand diocèse longtemps négligé par les évêques précédents , et qui allait tomber en des mains si incapables ! La douleur dans l'âme, l'homme de Dieu tournait ses yeux de toutes parts. Toute voie de recours lui était fermée du côté de la régente , qui , pressée par Mazarin , et afin qu'il n'y eût plus à y revenir, avait fait expédier sur-le-champ le brevet de nomination. Obtenir une renonciation des intéressés eux-mêmes , telle était la seule ressource qui restât ; mais quelle chimère ! Le saint le voulut tenter pourtant. Il alla donc trouver le père de l'évêque nommé , un ancien ami , et , comparant avec franchise devant lui les vertus requises pour l'épiscopat et la disette où en était son fils, il conclut de ces prémisses : « Vous êtes obligé de renvoyer à la cour le brevet que vous en avez reçu, si vous ne voulez vous exposer, avec votre fils et peut-être toute votre famille, à l'indignation de Dieu. » Le père avait écouté avec toute l'attention que lui commandait sa propre piété et l'estime qu'il avait pour la vertu du saint homme ; mais ces derniers mots lui furent comme un coup de foudre. Atterré , il demanda grâce pour quelques jours et promit de réfléchir. Quand le saint retourna auprès de

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