LIVRE II. — CHAPITRE VI
lui, il en fut accueilli par ces paroles : « Oh ! monsieur Vincent, que vous m'avez fait passer de mauvaises nuits 1 » Mais l'état de sa maison et de ses affaires , son âge avancé, le nombre de ses enfants, la nécessité où il était de les pourvoir avant que de mourir : hélas ! autant de raisons humaines qui balançaient dans son esprit les considérations religieuses qui l'avaient tant effrayé. D'ailleurs, son fils ne pouvait- il pas prendre avec lui de vertueux et savants ecclésiastiques , qui l'aideraient à faire sa charge ? Bref, il était impossible de perdre une telle occasion de l'établir, Vincent dut se retirer la mort dans l'âme.
« Une autre fois , le siège épiscopal de Poitiers était vacant. La duchesse de N***, dame du palais de la reine, désira de l'obtenir pour son fils. Persuadée avec raison que V^incent n'entrerait point dans ses vues, elle le demanda directement à la régente , en lui disant que le revenu en était très peu considérable, mais que c'était un établissement de convenance pour sa famille, dont les principales terres étaient en Poitou. Anne d'Autriche le lui promit , et la chargea d'avertir de sa part Vincent qu'elle l'attendrait le lendemain , à l'heure ordinaire , pour signer la nomination.
« La duchesse se rendit à Saint-Lazare, et, pour éviter toute explication , elle feignit d'être fort pressée et signifia l'ordre de la reine dans la forme la plus laconique et la plus absolue. Vainement Vincent de Paul essaya de la retenir et la supplia de lui accorder quelques moments d'entretien sur l'objet de sa visite ; elle ne voulut rien entendre , répétant qu'elle ne pouvait rien ajouter aux ordres de Sa Majesté.
« Le lendemain Vincent se rendit au palais royal , un rouleau de papier à la main. « Ah ! lui dit la reine, c'est la nomination à l'évêché de Poitiers que vous m'apportez à signer ? » Et elle prit le papier ; il était blanc. « Gomment I reprit la régente étonnée, n'avez-vous pas
rédigé la nomination ? — Pardonnez-moi , Madame , répondit modestement le saint; si Votre Majesté est déterminée à ce choix, je la prie d'écrire elle-même sa volonté, à laquelle je ne puis, en conscience, prendre aucune part. — Que je regrette, monsieur Vincent, de ne vous avoir pas parlé avant de prendre un premier engagement ! Mais on dit le sujet édifiant, quoique borné, et suffisant à la place ; le nom m'a décidée ; j'ai pris la demande au mot, dans la crainte que la famille ne se ravisât et ne se voulût plus contenter d'un si mince revenu ; aussi j'espérais de vous trouver aussi content que moi-même d'en être quitte à si bon marché. »
« A ces paroles, qui n'annonçaient pas une résolution insurmontable , Vincent respira ; car il se pouvait flatter qu'en éclairant la religion de la reine, il parviendrait à sauver l'honneur de l'épiscopat. Il répondit donc avec respect, modération et déférence: « Il est vrai, Madame, qu'humainement parlant, une telle demande devait paraître modeste à Votre Majesté, et que, lorsque M. l'abbé N*** aura une conduite digne de sa naissance et de son état, il pourra prétendre aux premiers sièges du royaume; mais malheureusement il ne paraît pas en être encore là. » Après avoir ainsi surmonté l'obstacle que sa charité faisait à sa religion, il poursuivit : « Hier, j'ai voulu soumettre quelques observations respectueuses à M""® la duchesse de N***, dans l'espérance d'obtenir de sa piété le désistement d'une demande si périlleuse pour son âme ; mais , n'ayant pu lui faire entendre la vérité, c'est un devoir sacré pour moi de la dire, avec beaucoup de regret, mais sans déguisement, à Votre Majesté elle-même, dans le double intérêt de son salut et de sa gloire. — Je vois bien que j'ai été surprise, dit douloureusement la reine ; mais j'ai donné ma parole, et ce n'est pas vous qui me conseilleriez jamais d'y manquer. — Madame, selon toutes les