‹ Histoire de Saint Vincent de Paul [microform]Chapitre 143 sur 394 · LIVRE II. — CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

LIVRE II. — CHAPITRE VI

règ^les de la morale , la réserve de la révocation est non seulement de droit, mais de devoir, contre toute promesse extorquée sur un faux exposé , et bien plus encore quand on ne la peut remplir sans crime. — Un crime, monsieur Vincent ! est-ce donc que j'ai promis un crime? — Non certes, Madame, Votre Majesté n'a ni voulu ni cru promettre un crime ; elle ne Fa , par conséquent, pas promis. Mais elle commettrait bien réellement un crime, et un très grand crime, si elle sacrifiait tout un diocèse à des scrupules exagérés, et je crois en mon âme et conscience que telle est en ce moment la situation où elle se trouve. » Et, poussé plus avant par son zèle , enhardi par les dispositions où il voyait la reine, il lui dévoila courageusement la vérité tout entière : « Cet abbé, Madame, dont on vous a proposé de faire un évéque , passe sa vie dans les cabarets ; il est habituellement plongé dans une telle crapule , qu'on le trouve presque tous les soirs ivre mort au coin des rues, ne se souvenant plus de son propre nom ; sa famille n'ignore pas sa conduite ; elle veut avec raison l'éloigner de Paris ; mais ce n'est pas un siège épiscopal qu'il faut lui assigner pour sa retraite. — Je retire ma parole, interrompit la reine effrayée, et je nomme à l'évêché de Poitiers le sujet que vous me désignerez vous-même. Mais de ce pas vous irez faire ma paix avec la duchesse de N***, et, en lui racontant notre conversation , vous lui ôterez non seulement la pensée de se plaindre, mais de parler jamais de ce qui vient de se passer. »

« Commission fâcheuse! N'importe, n'ayant plus à craindre que pour lui, Vincent se rendit gaiement à l'hôtel de la duchesse. Il laissa dans l'antichambre le frère qui l'accompagnait toujours, et pénétra au salon, où il fut reçu avec grande joie comme l'évêché même. « Vous venez de chez la reine? lui demanda la duchesse. — Oui , Madame ; je quitte à l'instant Sa

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Majesté, et je viens, par son ordre, vous soumettre quelques observations que je n'ai pas eu le bonheur de pouvoir vous faire entendre hier. » Et il raconta sa conférence avec la reine. « Par votre salut éternel, Madame, dit-il ensuite, n'allez pas, pour un tel fils, vous imposer la responsabilité inséparable de la demande d'un évêché. Profitez plutôt de cette circonstance pour le faire rentrer dans le devoir. Pardon, Madame, de vous parler avec cette liberté. La reine aussi est affligée du chagrin qu'elle vous cause ; mais vous ne voudriez pas que pour vous contenter, elle sacrifiât son âme. Elle compte sur votre religion ; elle ne doute pas que, en y réfléchissant, vous ne lui sachiez gré dans quelques jours, comme vous ferez éternellement, de vous avoir retiré sa parole. »

« A ces mots, la duchesse, qui depuis longtemps ne se pouvait plus contenir, se lève et accable Vincent de ses outrages et de sa fureur. Et , ne se trouvant pas assez vengée , elle saisit un tabouret , le lui lance à la tête , et lui fait au front une blessure d'où le sang jaillit en abondance. Vincent, immobile pendant que grondait l'orage, est presque renversé à ce coup. Il se retire sans se plaindre , couvrant de son mouchoir son visage ensanglanté. Au bruit qu'il avait entendu, et à cette vue, le frère devina tout. Transporté d'indignation , il s'écria qu'on ne traiterait pas impunément de la sorte son père , un prêtre , un ministre du roi , et il s'élança vers l'appartement. Vincent se jeta au-devant de lui : « Vous n'avez rien à faire là , mon frère ; c'est par ici : allonsnous-en. » Et il l'entraîna. « N'est-ce pas une chose admirable, ajouta-t-il en sortant, de voir jusqu'où va la tendresse d'une mère pour son fils ! » Ce fut toute sa vengeance *. »

Noble lutte que celle dont nous venons d'indiquer

' Maynard, t. III, p. 413 à 418.

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