LIVRE III. — CHAPITRE I
sens et de ressources, qui allait tout de suite au meilleur et au plus sûr moyen d y remédier.
Voyant donc dans les rues de Paris tant de pauvres, de vieillards , d'enfants, de malades, sentant qu'il ne pouvait rien seul et par lui-même , il songea à y intéresser les dames du monde. Il songea à elles tout d'abord, parce que dans le domaine de la charité elles sont reines. Tout ce qu'il y a sur la terre de bon, de doux, de tendre, de dévoué, de désintéressé, est en elles au degré suprême. Même la plus mondaine, la plus égoïste, s'émeut devant la misère : qu'est-ce donc, quand aux délicatesses de la nature s'ajoutent les dévouements d'une âme enflammée de l'amour de Dieu? Vincent de Paul en avait déjà fait de belles expériences à Châtillon, à Mâcon, à Joigny. Partout les femmes avaient répondu à son appel , et opéré des merveilles. Placé maintenant sur un plus grand théâtre, en face d'une misère effroyable, il eut recours au même moyen et avec le même succès.
t La Providence, qui avait préparé son fidèle serviteur pour subvenir aux besoins de tant de malheureux, allait lui amener des femmes généreuses et dévouées qui devaient former la célèbre assemblée des Dames de la Charité, dont il sera question plus loin.
Nommons-en au moins quelques-unes , pour donner une idée de cet admirable mouvement des femmes chrétiennes au xvn^ siècle.
C'était d'abord au premier rang, par la grandeur de sa situation politique et la beauté de son âme, la duchesse d'Aiguillon , nièce de Richelieu. Mariée à seize ans , veuve à dix-huit , elle avait été ensevelir sa douleur auprès de ses chères amies du Garmel , M^^^ de Fontaine et M™® de la Bréauté, et elle leur avait ardemment et humblement demandé l'habit de sainte Thérèse. Mais Richelieu, qui, arrivé au sommet du pouvoir, rêvait pour elle un mariage royal , l'avait ar-
rachée au cloître , et il avait obtenu du pape un bref où, en considération du grand bien qu'elle pouvait faire dans le monde, le pape défendait à la jeune veuve de se faire religieuse. Nommée aussitôt après, par Tinfluence de son oncle , dame d'atours de la reine Marie de Médicis , elle parut à la cour dans une tenue modeste, vêtue d'une simple robe d'étamine, sans brillants ni bijoux, mais avec une beauté et une modestie qui émerveillaient tout le monde. Les partis les plus distingués se disputaient sa main , et il n'eût tenu qu'à elle d'épouser un prince de sang royal. Richelieu le désirait ardemment; mais cette volonté absolue, qui ne connut jamais d'obstacles, dut s'incliner devant la résolution de sa nièce, de ne se remarier jamais et de se consacrer entièrement aux bonnes œuvres. Elle avait alors vingt ans, une beauté célèbre, une fortune immense , et cet avantage d'être la nièce du premier ministre, le grand cardinal de Richelieu. Celui-ci s'inclina devant sa détermination invincible de se refuser à de nouvelles noces ; mais , comme elle manifestait de nouveau le dessein de se faire carmélite et qu'elle s'était même retirée au Garmel , il obtint du pape un second bref qui lui défendait, non pas pour quelques années, mais pour toujours, de se faire jamais carmélite. Elle sortit donc une seconde fois du Garmel , avec des sanglots et une telle douleur, qu'elle faillit s'évanouir. Après quoi , reprenant son courage , aidée par ses deux grands directeurs, saint Vincent de Paul et M. Olier, elle rentra dans le monde pour s'y consacrer plus que jamais aux bonnes œuvres. Elle fut l'ange de son oncle, dont elle tenait la maison, dont elle apaisait les colères , dont elle dirigeait les bonnes œuvres , dont elle essayait d'adoucir l'inflexibilité; qu'elle assista à la mort et auquel elle ferma les yeux , lui ayant obtenu, après une si terrible vie, une mort édifiante. Elle fut ensuite le bras droit de saint Vincent de