LIVRE III. — CHAPITRE I
cœur, que, s'il n'eût été nuit, je fusse parti à l'heure même pour vous aller voir. Mais la bonté de Dieu sur les personnes qui se donnent à lui pour le service des pauvres dans la confrérie de la charité, en laquelle jusques à présent aucune n'a été frappée de la peste, me fait avoir une très parfaite confiance en lui que vous n'en aurez point de mal. Croiriez-vous y Mademoiselle, que non seulement je visitai M. le sous-prieur de Saint- Lazare, qui mourut de la peste, mais même que je sentis son haleine? Et néanmoins ni moi, ni nos gens qui l'assistèrent jusqu'à l'extrémité, n'en avons point eu de mal. Non, Mademoiselle, ne craignez point; Notre-Seigneur veut se servir de vous pour quelque chose qui regarde sa gloire, et j'estime qu'il vous con servera pour cela. »
Une foule d'autres dames prenaient part à ce mouvement de charité. C'étaient: la bonne M^^^ Dufay, dont saint Vincent de Paul parle, dans une foule de ses lettres , dans les termes d'une profonde estime et de la plus affectueuse confiance; M)^^ du Fresne, veuve d'un de ses plus anciens amis, sur laquelle, disait-il, on peut s'appuyer comme sur un roc , tant sa vertu est solide ; la bonne M^^^ Viole, dont il ne savait dire combien il en était consolé et édifié ; M"^"^ de Traversay, de Bullion et de Nicolai; M""^ Joly, M^'^Gornuel, et une foule d'autres qu'il est impossible de nommer ici, plus distinguées encore par leurs vertus que par leur haute position et quelquefois leur grande fortune , occupées individuellement de bonnes œuvres, et qui, reliées tout à coup par saint Vincent de Paul, fortifiées par leur union sous un tel guide, allaient prendre la tête d'un des plus grands mouvements de charité dont l'histoire ait gardé le souvenir.
L'assemblée des dames de Charité, comme on commençait à l'appeler à Paris , n'était pas une simple réunion de dames pieuses, venues \pour assister à une
messe et entendre une instruction. C'était une œuvre parfaitement organisée , ayant une présidente , une trésorière, une secrétaire, nommée pour trois ans à la majorité des voix; où l'on rendait compte des secours déjà distribués, où chaque dame faisait connaître les misères nouvelles qu'elle avait découvertes, et où l'on prenait des résolutions toujours à la même majorité des voix. Saint Vincent de Paul n'avait voulu être de cette assemblée ni le président ni le directeur. Il n'était devant elle que l'humble avocat des pauvres. Avec quel respect il traitait ces dames de l'assemblée ! jamais il ne disposait de rien sans prendre leur avis. Tantôt il les consultait sur la question de savoir s'il faut comprendre les protestants dans la distribution des secours. C'était la pensée du maréchal Fabert, et saint Vincent de Paul inclinait à l'adopter*. Tantôt il implore leur secours pour la Lorraine'', pour Rethel ^, pour Saint-Quentin*, humble et tendant la main. Avait-il un secours à demander pour une famille pauvre , il préparait ses renseignements , ne voulant pas qu'on se fiât à sa parole. On a trouvé dans son portefeuille des notes comme celles-ci, au sujet de certaines misères : « Savoir, pour en informer les dames de Charité, si cela est vrai; s'il ne reste rien à ce pauvre gentilhomme pour se remettre et se subsister; s'il a des enfants, et combien ^. » Emettait-il un avis, il prenait les voix, et rien n'était touchant comme sa simplicité et sa promptitude pour abandonner sa manière de voir et se ranger à la pensée des autres. Quelques dames ne pouvaient contenir leur mécontentement et lui en faisaient des
* Feillet, la Misère au temps de la Fronde; Paris, 1865; 1 vol. in -18, p, 238.
2 Ibid., p. 242.
3 Ibid., p. 248.