UVRE III. — CHAPITRE I
reproches. « Pourquoi, lui dit un jour l'une d'elles, ne pas tenir davantage à vos avis, qui sont toujours les meilleurs? — A Dieu ne plaise, Madame, répondit-il, que mes chétives pensées prévalent sur celles des autres ! je suis bien aise que Dieu fasse ses affaires sans moi , qui ne suis qu'un misérable. »
Comment refuser à un homme qui demande sur ce ton? Aussi non seulement ces dames donnaient immensément, mais elles quêtaient pour lui. Elles se faisaient ses caissières ; et , sauf une fois dont nous parlerons tout à rheure , où il fallut qu'il les enlevât par l'éloquence de son cœur, elles lui firent un trésor où il pût toujours puiser à pleines mains. Un jour, les dames de Charité , voulant lui faire une surprise, lui offrirent, par les mains de M"^* de Lamoig-non, 80,000 francs pour restaurer Saint- Lazare : « Oh ! non, dit le bon saint, ce sera excellent pour nos pauvres. » Une autre fois. M"'" de Bullion vint offrir 80,000 francs pour l'Hôpital-Général. Cet argent-là, Vincent de Paul ne le refusa pas, et il éclata en actions de grâces. Une autre fois , la pieuse Anne-Marie Martinozzi lui envoya pour ses pauvres, en recommandant le secret, une parure de 50,000 écus (200,000 francs de nos jours), que le bon saint fit acheter par Louis XIV, et qu'un roi seul pouvait payer de ce prix. Tous les dons n'étaient pas de cette valeur; mais il en arrivait tous les jours d'autant plus grands, que les misères étaient plus profondes; et quand la crise fut passée, à la paix des Pyrénées, on calcula, nous en verrons le détail, que l'assemblée des dames de Charité avait envoyé aux provinces au moins neuf millions de secours.
Mais les dames de Charité ne se contentaient pas de recueillir de l'argent, d'être comme les caissières inépuisables de saint Vincent de Paul , elles allaient ellesmêmes voir les pauvres à l'Hôtel-Dieu. C'est ce à quoi saint Vincent de Paul tenait le plus. « Envoyer de l'ar-
gent , disait-il , c'est bien ; mais on n'a pas commencé le service des pauvres quand on ne les a pas visités personnellement. » Non seulement il voulait que ces dames allassent personnellement voir les pauvres, mais il leur enseignait comment il fallait les aborder, leur parler, les servir. Il entrait sur ce point dans des détails de la plus exquise délicatesse. « Le jour où on va voir les pauvres, disait-il, il faut quitter ses bijoux, ses dentelles, se vêtir simplement, car le contraste entre le luxe des unes et la pauvreté des autres rend celle-ci plus douloureuse. » Il voulait aussi qu'on évitât à la fois la familiarité et la hauteur; qu'on les traitât simplement, noblement, comme des personnes de grande condition; qu'on ne les abordât qu'avec les signes du plus profond respect. « J'ai eu faim , et vous m'avez donné à manger. J'ai été malade, et vous m'avez visité. )) Il commentait suavement ces paroles : « Quel honneur de visiter Jésus-Christ, d'habiller Jésus-Christ! Ne voyez que les pauvres. Ils vous repousseront, vous fuirez. Voyez Jésus -Christ, Jésus-Christ seul. Il vous attirera. Il vous ravira. » Notre saint aimait à indiquer en détail ces marques de profond respect avec lequel il fallait aborder les pauvres: les hommes le chapeau à la main, les dames inclinées comme devant des supérieurs. Cela devait suffire en public. Mais quand elles étaient seules avec les pauvres , il aimait qu'elles s'agenouillassent à leurs pieds et qu'elles les leur baisassent. Il ne conseillait, du reste, que ce qu'il faisait luimême. Quand il traitait avec les pauvres, « il mettait plus tôt qu'eux en les abordant la main a son chapeau, qu'il tenait constamment sous le bras quand il leur parlait et leur faisait l'aumône. Souvent il les embrassait ou leur baisait les pieds avant de leur remettre son offrande. En un mot, il les traitait, suivant son expres- -sion, comme ses seigneurs et ses maîtres. » — a Nos pauvres et nos malades, disait -il sans cesse, ce -sont