LIVRE m. — CHAPITRE I
nos seigneurs, puisque Notre -Seigneur est en eux, et eux en Notre-Seigneur^ » — « Ayez bien soin de nos bons seigneurs et maîtres, les bonnes gens des champs^.)) — «11 avait toujours deux pauvres à dîner avec lui. C'étaient ses hôtes d'honneur. Il les mettait à sa droite et à sa gauche , les faisait servir avant lui et sa communauté , les servait lui-même en les saluant avec respect; et comme le plus ordinairement c'étaient des vieillards, souvent il les avait aidés à monter les degrés qui conduisaient au réfectoire ^. )) »
Quand on traite ainsi les pauvres, comment n'en parlerait-on pas avec un cœur débordant d'amour? Les dames étaient enthousiasmées. Un jour la présidente de Lamoignon, se tournant vers la duchesse de Mantoue : ce Eh bien. Madame, lui dit -elle, ne pouvonsnous pas dire , à l'imitation des disciples d'Emmaûs , que nos cœurs ressentaient les ardeurs de l'amour de Dieu pendant que M. Vincent nous parlait? Pour moi, quoique je sois fort peu sensible à toutes les choses qui regardent Dieu, je vous avoue néanmoins que j'ai le cœur tout embaumé de ce que ce saint homme vient de dire. — Il ne faut pas s'en étonner, reprit Marie de Gonzague , il est l'ange du Seigneur, qui porte sur ses lèvres les charbons ardents de l'amour divin qui brûle dans son cœur. — Cela est très véritable, ajouta une troisième , et il ne tiendra qu'à nous de participer aux ardeurs de ce même amour. »
Et non seulement il voulait que les dames de Charité allassent visiter les pauvres, mais il leur enseignait à travailler de leurs mains et à faire elles-mêmes les habits des pauvres. Elles se réunissaient pour cela, et chacune d'elles ensuite emportait dans son château , en
^ Lettres de saint Vincent de Paul, t. I , p. 304 , n» 286. - Ibid., p. 349 , n» 310.
3 Maynard, t. IV, p. 324.
province , cette pieuse habitude , qui édifiait et touchait profondément ceux qui en étaient témoins. La reine de Pologne , Marie de Gonzague , resta fidèle à cette belle tradition : « Nos bonnes filles, écrit saint Vincent de Paul, ont été remplies d'émotion quand je leur dis que Votre Majesté filait et dévidait le fil qu'il faut pour coudre le linge des pauvres. Gela est sans exemple dans rÉglise de Dieu. Nous savons bien que l'histoire nous fait voir une princesse qui filait le fil qui devait servir à couvrir son corps, mais je ne me ressouviens d'aucune qui ait porté la piété au point que Votre Majesté l'a fait en employant l'ouvrage de ses mains au service des pauvres. Et c'est, Madame, ce que je pense que Notre -Seigneur fait voir aux anges et aux âmes bienheureuses comme l'objet de leur admiration, et ce que l'Eglise voit avec joie en ce même esprit. Loué soit Dieu , Madame , des grâces auxquelles il fait participer Votre Majesté, et qu'il veuille bien vous conserver longtemps pour édifier de la sorte l'Eglise de Dieu ! »
Au début, l'assemblée des dames se tenait à Saint- Lazare. Mais saint Vincent de Paul , qui savait que le grain fructifie en proportion qu'il est dispersé, voulut que l'assemblée se tînt successivement dans les différents quartiers de Paris : tantôt chez la duchesse d'Aiguillon , au Petit-Luxembourg ; tantôt chez M™^ de Lamoignon , cour du Palais ; ou chez M"^^ la présidente de Herse , rue Pavée ; ou chez M"** de Miramion , rue des Bernardins.
Elles intervenaient dans toutes les œuvres de charité pour les soutenir, les diriger, les réformer quelquefois et les enflammer. Et toutes les dames ne pouvant pas s'occuper de tant de choses à la fois, comme dans les assemblées politiques on forme des commissions chargées d'étudier telle ou telle question , la grande assemblée des dames de Charité , tout en conservant son unité , se trouva peu à peu divisée en groupes distincts