LIVRE III. — CHAPITRE I
baptême. Saint Vincent aurait voulu les racheter tous , mais comment faire? On en tira douze au sort qui furent élevés avec soin , et , en attendant mieux , on établit une sorte d'inspection charitable sur tous les autres. On veillait à ce qu'ils fussent baptisés, à ce qu'ils ne manquassent de rien, et de jour en jour on en faisait le compte pour qu'aucun ne fût livré à d'abominables spéculations ^.^
Saint Vincent de Paul trouvait de plus en plus odieuse la pratique de tirer au sort douze enfants parmi les trois à quatre cents qu'on apportait chaque année à la maison de la Couche. Pourquoi ne pas les adopter , tous ? ils sont bien nombreux ? Mais qu'importe , le cœur de Dieu est encore plus vaste. Il courut à son assemblée des dames de la Charité et les pressa si vivement, que d'un seul élan elles se chargèrent de tous les enfants. C'était plus qu'elles ne pouvaient faire. Pour les aider, Vincent de Paul, ému jusqu'au fond du cœur, résolut de recourir aux derniers moyens. Il s'adressa à la reine, qui lui remit des sommes importantes ; au roi , qui lui donna d'admirables lettres patentes avec une rente annuelle de huit mille francs ; aux grands seigneurs , qui élevèrent cette somme à quarante mille francs, somme superbe et cependant insuffisante pour subvenir aux soins des nombreux enfants recueillis par Vincent de Paul.
Dans des temps ordinaires on s'en serait tiré. Mais bientôt les malheurs de la Lorraine , de la Champagne ,
* La légende qui montre saint Vincent de Paul parcourant durant la nuit les rues de la ville pour recueillir les enfants abandonnés, n'est appuyée sur aucun document authentique. Le joux'nal de ces courses nocturnes, qui aurait été rédigé par les Filles de la Charité, est de pure invention. L'historien moderne, M. Capefîgue, qui le premier a donné ce récit, n'a pu le justifier par aucune preuve. (Capefîgue, Vie de saint Vincent de Paul, p. 67.)
de la Bourgogne , les guerres de la Fronde , ayant rendu incertaines la plupart de ces rentes, les dàmês de Charité déclarèrent en pleurant qu'une dépense si excessive dépassait leurs forces et qu'il fallait renoncer à l'œuvre.
Saint Vincent de Paul , effrayé de la chute d'une institution si nécessaire, fit de nouveaux et héroïques efforts , mit les dames les plus ardentes et les plus habiles en campagne pour trouver des secours , et enfin , à bout de ressources , il convoqua une nouvelle et plus grande assemblée des dames pour tenter un dernier effort.
Les dames réunies, le saint proposa à l'ordre du jour : Voulait-on, oui ou non, poursuivre l'œuvre commencée ou l'abandonner ? « Vous êtes libres , Mesdames, leur dit-il. N'ayant contracté aucun engagement, vous pouvez vous rétirer dès aujourd'hui. Mais, avant de prendre une résolution , veuillez réfléchir à ce que vous avez fait, à ce que vous allez faire. Par vos charitables soins, vous avez jusqu'ici conservé la vie à un très grand nombre d'énfarits qui , sans ce secours , l'auraient perdue pour le temps et pour l'éternité. Ces innocents , en apprenant à parler , ont appris à connaître et à servir Dieu. Quelques-uns d'entre eux commencent à travailler et à se mettre en état de n'être plus à charge à personne. De si heureux commencements né présagent-ils pas des suites plus heureuses encore? »
« Et alors le saint, ne pouvant plus contenir les élans de son cœur , les laissa éclater dans la péroraison célèbre : « Or sus. Mesdames, la compassion et la charité vous ont fait adopter ces petites créatures pour vos enfants. Vous avez été leurs mères selon la grâce, depuis que leurs mères selon la nature les ont abandonnés. Voyez maintenant si vous voulez aussi les abandonner. Cessez d'être leurs mères , pour devenir à présent leurs juges : leur vie et leur mort sont entre vos mains. Je m'en vais prendre les voix et les suffrages ;