LIVRE III. — CHAPITRE I 28S
homme pourtant , mais qui trouve tout cela nouveau , inconnu dans l'Eglise , dont on s'est bien passé jusquelà, et qui lui envoie Tordre de retourner à Paris. « Si M^"^ de Ghâlons vous a envoyé quérir et qu'il soit proche, écrit saint Vincent, vous ferez bien de l'aller voir et de lui dire tout simplement ce que vous faites. Offrez de retrancher ce qu'il lui plaira, et de tout quitter s'il l'a agréable : c'est là l'esprit de Dieu. » L'évêque ayant insisté, saint Vincent de Paul écrivit à M^^^ Le Gras de rentrer immédiatement à Paris. « Que vous êtes heureuse, lui dit -il pour la consoler, d'être comme le Fils de Dieu , obligée de vous retirer d'une province où. Dieu merci, vous ne faisiez pas de mal ! Imitez saint Louis , dans la tranquillité avec laquelle il s'en revint de la Terre-Sainte sans avoir réussi selon son dessein, et peut-être que vous n'aurez jamais occasion en laquelle vous puissiez plus donner à Dieu qu'en celle-ci *. »
Des voyages semblables sont faits par M"^ PoUalion , M"' du Fresne et M"' Violle. M"'" la présidente Goussault voulut aller visiter l'Orléanais et l'Anjou. Quand elle partit, notre saint, qui avait une si grande confiance dans son jugement, lui demanda de lui envoyer une relation détaillée de son voyage, et, grâce à ce document précieux , nous voyons avec quel esprit et avec quelle grâce charmante de piété et de charité se faisaient ces voyages à travers la France du xvii® siècle. La présidente partit de Paris avec quelques jeunes dames, un laquais et un de ses fermiers. A peine en carrosse, on récitait l'itinéraire, la prière des voyageurs, et on faisait oraison. Ensuite on trompait la longueur de la route par de pieuses lectures faites en commun , par d'aimables conversations et par des cantiques si beaux , que le fermier qui était à cheval à la por-
1 Vie de M"' Le Gras, p. 81-82.
tière en était tout ravi. Dans Faprès -dîner, on récitait lé chapelet en deux chœurs et l'on chantait lés litanies de la sainte Vierge. Quand on passait dans quelques villages, on en saluait l'Ange gardien. Devait-on s'y arrêter, la première visite était à l'église, la seconde à l'Hôtel -Dieu, si le village possédait un hospice : Dieu et les pauvres toujours et partout ^
A Etréchy, leur première dînée, M™^ Goussault trouva quelques petits enfants avec lesquels elle s'entretint , et il lui vint en pensée qu'ils étaient enfants de Dieu. « Je ressentis , dit-elle , une si grande joie en leur faisant dire leur Pater, qu'elle me fit oublier la petite tristesse que j'avais eue la matinée de mOn départ. »
« A Etampes, première couchée, elle envoya son laquais acheter quelque chose pour donner aux malades de l'Hôtel -Dieu ; et, en attendant, elle s'entretint avec la jeune supérieure. «J'étais faite, écrit-elle, avec un collet bas sans vertugadin , comme une servante ; elle
1 Ce document précieux, mais sans sig'nature, qui se trouve à la bibliothèque Sainte- Geneviève, au milieu d'une volumineuse collection de lettres pour la plupart adressées au P. Faure, réformateur de l'abbaye, a été publié, en 1854, dans la Revue de l'Anjou, attribué à Mii^ Legi'as, et reproduit comme émanant d'elle par M. l'abbé Maynard dans son Histoire de saint Vincent de Paul. Cette opinion cependant semblait difficile à justifier. On ne reconnaît, en effet, dans cette pièce, ni le style de Mlle Le Gras, ni ses habitudes. Elle ne voyageait pas avec « des laquais » ou des « fermiers à cheval », et ne parlait jamais de « ses gens », pour la bonne raison qu'elle n'en avait pas. Enfin, tandis que son écriture est peu formée et irrégulière, celle-ci est large, ferme et magistrale, pour ainsi dire. Tout nous portait, au contraire, à attribuer cette lettre à la présidente Goussault; pourtant nous n'osions encore émettre cet avis, lorsque, par le plus heureux des hasards, un spécimen de son écriture, plus considérable que ceux qui existent à la Bibliothèque nationale, a été ti'ouvé dans un autographe envoyé de Chine à Paris pour servir à la publication des lettres de saint Vincent. Un examen comparé des deux documents a pu démontrer que la lettre publiée dans la Revue ds l'Anjou est, sans hésitation possible, de M.^^ Goussault. {Histoire de itf«e Le Gras. )