LIVRE III. — CHAPITRE II
laissait rien à désirer. Mais il n'en fut pas de même à Paris, où les grandes dames ne pouvaient pas toujours s'acquitter convenablement du service des pauvres. L'expérience montra bientôt qu'il manquait quelque chose à l'œuvre. Beaucoup étaient trop grandes dames pour aller régulièrement voir les pauvres et s'abaisser aux plus vils offices. Elles envoyaient leurs domestiques pour les remplacer ; mais que valent de tels services ? D'autres dames étaient gênées par leurs maris, et, quand vint la peste, absolument forcées par eux de garder la maison. Enfin, si parmi les dames de l'association il y en avait d'héroïques , combien y étaient entrées par mode , par engouement , et sur le zèle desquelles on ne pouvait guère compter ! Vincent de Paul comprit que l'œuvre ne marcherait pas, qu'elle boiterait tantôt d'un côté , tantôt de l'autre , s'il ne trouvait pas le moyen d'adjoindre aux dames de Charité de bonnes filles, trop humbles de condition pour leur porter ombrage, mais capables de leur venir en aide, et au besoin de les remplacer. Nos villes et nos villages sont remplis de ces bonnes filles, modestes, généreuses, qui ne veulent pas se marier, qui n'oseraient pas songer à la vie religieuse, et qui, en attendant, soignent les malades , veillent les morts , et de leurs petites économies donnent au prêtre qui commence une bonne œuvre, plus même que ne lui apportent quelquefois les grandes dames. Personne n'en avait plus rencontré que saint Vincent dans ses missions à travers les campagnes ; il ne s'agissait que d'en réunir quelques-unes et de les donner pour aides aux dames de la Charité.
On en eut bientôt un certain nombre, qu'on dissémina dans les paroisses de Paris : deux à Saint-Sulpice, une à Saint-Nicolas-du-Chardonnet, une à Saint-Laurent, à Saint-Sauveur ; celles-ci logeant chez des dames de Charité, celles-là dans des couvents, occupées toute la semaine à rechercher les pauvres , les malades , à les
signaler aux dames , à les soigner ; et le dimanche se réunissant à Saint- Lazare, dans une petite assemblée où on leur parlait de leurs devoirs. Gomme aux domestiques, on ne leur donnait au début que leur nom de baptême. « Quant à Marguerite, écrit saint Vincent de Paul, il sera bon de la faire soigner. Germaine profîte-t-elle, ety a-t-il à espérer quelque chose de cette bonne fille ^ ? Je pense que vous feriez bien de bailler Jacqueline à l'Hôtel-Dieu, ou bien Jeanne^. » On n'ajoutait jamais le nom de famille, mais quelquefois le nom de la paroisse: « Marguerite, de Saint-Paul^; Nicole, de Saint- Sulpice ^ ; Marie, de Saint-Laurent^ ; Henriette, de Saint- Nicolas*'. « Souvent saint Vincent de Paul supprimait même le nom de baptême : « Il n'est pas besoin d'envoyer celle de Saint - Marceau '^. Les dames se plaignent de celle de Saint-Merry ^. »
Peu à peu cependant on voit apparaître dans les lettres de saint Vincent de Paul, à côté du nom de baptême , le nom de sœur : « Il faudra envoyer quérir dès demain notre sœur Barbe ^. Ne pourriez-vous point donner notre sœur Louise pour ici*" ? — M. d'Horgny m'a mandé qu'on n'était pas bien satisfait de notre sœur Jeanne des Forçats **. »
Beaucoup de ces bonnes filles étaient à peine dégrossies. « On m'en a présenté une hier, écrit saint Vincent de Paul, qui m'a paru bien rustique*^. Je n'ai interrogé
1 Lettres, t. I, p. 47, n" 3i.
2 Ibid., p. 88, n° 77.
s Ibid., p. 103, n" 107.
^ Ibid., p. 115, no 36.
s Ibid., p. 192, no 187.
6 Ibid., p. 182, n» 177.
7 Ibid., p. 191, n» 186.
8 Ibid., p. 97.
9 Ibid., p. 200, no 195.
10 Ibid., p. 223, n» 215.
" Ibid., p. 233, no 227.
12 Ibid., p. 224.