LIVRE III. — CHAPITRE II
celle qui vient des Ardennes ni sur sa lecture ni sur sa couture; je doute qu'elle vous contente sur ce point. « Il y en avait de violentes que la douceur de Jésus- Christ n'avait pas encore détrempées. « Renvoyez Jeanne, écrivait saint Vincent de Paul, et dites -lui que c'est pour avoir battu sa compagne , et dites aux autres que ce n'est pas la première fois ; qu'on lui a pardonné le reste, mais que le scandale serait trop grand, et qu'il ne faut pas dire des filles de Charité qu'elles se battent comme chien et chat ^ » Mais, s'il y en avait de grossières , comme l'émeraude qu'on tire du quartz et qui ne prend son feu que sous le ciseau du bijoutier, il y en avait d'héroïques. L'une d'elles, la première arrivée, sembla avoir été choisie de Dieu pour donner la forme à la communauté future. Elle se nommait Marguerite Nazeau. Ce n'était qu'une pauvre petite bergère qui gardait ses moutons. Où avait- elle pris qu'il était si bon de savoir lire et écrire ? Elle ne rêvait que de l'enseigner à ses petites compagnes. Et, comme elle ne le savait pas elle-même, elle avait acheté un alphabet, l'épelait en gardant son troupeau ; et, quand elle voyait passer sur la route quelqu'un qu'à sa tenue elle jugeait savoir lire , elle courait lui demander comment on prononçait telle lettre, tel mot. Dès qu'elle en sut assez, elle commença à le montrer aux autres , et âès lors sa vie fut vouée entièrement à l'éducation des petits enfants. Bientôt même, son village ne suffisant pas à son zèle, elle partit, accompagnée de deux ou trois de ses élèves , auxquelles elle avait soufflé le même feu , et s'en alla de village en village à la recherche des ignorants, méprisée, tournée en dérision par les paysans, qui ne comprenaient rien à une telle idée. Manquant souvent de tout, elle trouvait moyen de faire assez d'économies pour aider à l'éducation de jeunes clercs
' Lettres, p. 165, n<» 161.
qui se préparaient à être prêtres : autre dévotion plus élevée qu'elle répandait autour d'elle. C'est dans un de ses voyages qu'elle rencontra saint Vincent de Paul, et, au contact de notre saint, toutes ses vertus s'épanouirent : une amabilité telle , que sur les paroisses de Saint- Benoît, de Saint- Sauveur, de Saint -Nicolas des Champs , tout le monde la chérissait ; un amour des pauvres que nulle fatigue ne pouvait lasser, et un tel dévouement et oubli d'elle-même, qu'elle en mourut. Ayant rencontré une pauvre femme atteinte de la peste , elle la recueillit dans sa petite chambre , et , atteinte à son tour, elle expira , laissant à toutes celles qui viendront après elle un premier et suprême exemple de ce que doit être une fille de la Charité.
Mais il est plus facile peut-être de mourir par dévouement, ce dont étaient capables presque toutes les compagnes de Marguerite Nazeau , que d'être constamment recueillies , douces, aimables, polies. On arrache plus facilement sa vie d'un seul coup que d'arracher un à un tous ses défauts. Les dames de la Charité se plaignaient qu'il y en avait plus d'une qui manquaient un peu trop d'éducation. D'autre part, beaucoup, et des meilleures, sorties hier de leur village, ne soupçonnaient ni l'oraison ni presque aucun exercice de piété. Déplus, isolées, disséminées dans les paroisses de Paris, sans unité, sans cohésion, si l'une ne réussissait pas , il n'y avait presque aucune autorité qui pût l'avertir et au besoin la transférer dans une autre maison. Cet état ne pouvait pas durer. Saint Vincent de Paul sentait le besoin absolu d'une sorte de noviciat, où on les formerait avant de les envoyer au service des pauvres. Pour cela il fallait trouver une maison et une maîtresse.
La maison fut bientôt trouvée. Quant à la maîtresse , il y avait longtemps que le choix du saint était arrêté. C'était M^'^ Le Gras, que nos lecteurs ont déjà aperçue.