‹ Histoire de Saint Vincent de Paul [microform]Chapitre 164 sur 394 · LIVRE III. — CHAPITRE II · texte numérisé non relu

LIVRE III. — CHAPITRE II

mais qu'il faut leur faire connaître plus intimement.

M^i^ Le Gras n'appartenait pas à la noblesse proprement dite. Elle n'avait pas droit au nom de Madame. Même mariée , même veuve , elle ne pouvait s'appeler que Mademoiselle, comme Mi^^ du Fay, M^i^ Violle, M^^® Pollalion. Les plus hautes positions ne changeaient rien à ces appellations , dans une société où la hiérarchie régnait en maîtresse. « Pour Gournay, écrit saint Vincent de Paul, si Mademoiselle la présidente y est*, etc. »

Mlle Le Gras sortait d'une de ces puissantes familles de la bourgeoisie , qui , à force de services , de dévouement au pays, s'étaient rapprochées de la noblesse, allaient y entrer et finir par l'absorber. Par son père , elle était une Marillac, d'une famille fort ancienne et très considérée de la haute Auvergne , qui donnait en ce moment à la France Louis de Marillac, maréchal de France, et Michel de Marillac, garde des sceaux, arrivés l'un et l'autre au sommet des honneurs et destinés à en être précipités d'une manière si tragique. Par sa mère , elle était une Le Camus, nièce, a-t-on dit à tort, de M?'^ Camus , évêque de Belley, l'ami de saint François de Sales; en tout cas, sa pénitente, et longtemps dirigée par lui. Privée de sa mère dès ses premières années et bientôt de son père, elle fut confiée à sa tante Louise de Marillac , religieuse au monastère royal de Poissy, dont la prieure était une Gondi , et où son enfance commença à exhaler tous les parfums de la plus vive piété. Deux traits sont à noter ici dans la mystérieuse et providentielle préparation de son âme à la grande mission qui devait lui être confiée. Destinée à former ces femmes extraordinaires que Dieu préparait à la grande crise sociale des temps modernes, et qui devaient unir la pureté des vierges à l'ardeur pas-

* Lettres, t. I, p. 31, n" 18.

sionnée des mères , elle connut successivement tout ce qu'il y a de plus divin dans ces deux états. A dix -huit ans , enflammée d'amour pour la sainte virginité , pour l'adorable pauvreté et humilité , elle abandonna le monastère royal de Poissy, trop riche pour elle ; elle laissa même de côté les carmélites, si ferventes cependant, et dont son oncle Michel de Marillac était comme le père temporel, et elle alla d'un élan aux pauvres capucines, qu'on venait de voir entrer dans Paris , pieds nus et la tête couronnée d'épines, et qui enthousiasmaient la ville par leur pauvreté et par leur austérité. Là elle serait bien pour satisfaire les ardeurs d'immolation qui la dévoraient. Mais le prudent supérieur, le Père de Ghampigny, dont un évêque disait : « Nous n'avons point, en ce siècle, de sainteté plus visible et confirmée par des miracles, « l'écarta à cause de la faiblesse de sa santé, tout en regrettant pour son ordre une telle vertu, et laissant entendre que Dieu avait sur la personne de cette sainte jeune fille quelque grand dessein encore inconnu.

De ce grand dessein, on perdit d'abord la trace. Car, la voyant repoussée de tous les ordres religieux par la délicatesse de sa constitution, sa famille fit un effort suprême et la décida à se marier. Elle épousa, le 5 février 1613, à l'âge de vingt et un ans, messire Antoine Le Gras, secrétaire des commandements de la reine Marie de Médicis, jeune homme de bonne famille et de grande piété, qui mourut jeune, qu'elle couvrit de larmes inconsolables , et qui la laissa mère d'un enfant en bas âge. Et c'est alors qu'on vit se rejoindre les deux extrémités du plan de Dieu. Gelle qui avait eu de si beaux élans de virginité religieuse se trouva tout à coup une mère incomparable, comme si Dieu avait voulu que ces deux sentiments fussent successivement en elle au degré suprême, pour qu'elle pût les imprimer dans le cœur de ses filles.

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