LIVRE III. — CHAPITRE II
Saint Vincent de Paul , sous la conduite duquel nous la trouvons dès 1626, paraît d'abord n'être occupé qu'à contenir cette trop grande tendresse, cette inquiétude, cette agitation, cette passion maternelle. « Pour monsieur votre fils, je le verrai ; mais mettez-vous en repos, je vous en supplie, puisque vous pouvez espérer qu'il est sous la protection spéciale de Notre -Seigneur et de sa sainte Mère pour tant de dons et d'offrandes que vous en avez faites, et qu'il est ami des gens de Dieu , et que par ainsi il ne lui peut mésarriver. Mais que dirons-nous de cette trop grande tendresse? Certes, Mademoiselle , il me semble que vous devez travailler devant Dieu à vous en faire quitte, puisqu'elle n'est bonne qu'à vous embarrasser l'esprit, et qu'elle vous prive de la tranquillité que Notre -Seigneur désire en votre cœur ^ . »
Et encore : « Je n'ai jamais vu une mère si fort mère que vous ; vous n'êtes point quasi femme en autre chose. Au nom de Dieu, Mademoiselle, laissez votre fils au soin de son Père, qui l'aime plus que vous, ou pour le moins ôtez-en l'empressement ^. »
Et encore : « Oh I qu'il fait bon être l'enfant de Dieu , puisqu'il aime encore plus tendrement ceux qui ont le bonheur d'avoir cette qualité auprès de lui , que vous n'aimez le vôtre , quoique vous ayez plus de tendresse pour lui que quasi mère que je vois pour ses enfants' !» — « J'ai vu hier monsieur votre fils et l'aime plus chèrement que je ne puis vous dire; mais je n'aime pas que vous donniez lieu aux pensées trop tendres que vous avez pour lui, parce qu'elles sont contre la raison , et par conséquent contre Dieu , qui veut que les mères fassent part de leur bien à leurs enfants , mais non pas
> Lettres, t. I, p. 26, n^ 13.
2 Ibid., p. 84, n» 71.
3 Ibid., p. 299, n" 280,
qu'elles se privent de tout. Or sus, nous en parlerons le plus tôt que je vous pourrai aller voir, qui sera après la fête *. » Ce fils si cher, M}^^ Le Gras aurait voulu qu'il fût prêtre. Son rêve eût été de faire de lui ce qu'elle aurait voulu être dans sa jeunesse, une âme toute consacrée à Dieu. Il n'avait que treize ans , que déjà elle tâchait de l'incliner de ce côté. Saint Vincent de Paul l'écoute, la calme. « Laissez-le, lui écrit-il admirablement, et le livrez entièrement au vouloir et nonvouloir de Notre -Seigneur; il n'appartient qu'à lui à diriger ces petites et tendres âmes. Il y a aussi plus d'intérêt que vous , parce qu'il lui appartient plus qu'à vous. Lorsque j'aurai le bonheur de vous voir ou plus de loisir qu'à présent de vous écrire, je vous dirai la pensée que j'eus un jour et que je dis à M^^ de Chantai sur ce sujet, dont elle fut consolée et délivrée, par la miséricorde de Dieu, de quelque peine semblable à celle que vous pouvez avoir ^. » M^^® Le Gras insistait toujours. Mais, hélas! qui réalise son rêve? Plus on avançait, moins la vocation se manifestait. L'enfant était pieux, il ne voulait pas être prêtre. Saint Vincent de Paul , informé , en avertit sa mère : « En réponse à votre lettre, je vous dirai que monsieur votre fils a dit à M. de la Salle qu'il n'entrait en cette condition que pour ce que vous le vouliez ; qu'il s'est désiré la mort à cause de cela, et que pour vous complaire il prendrait les moindres ordres. Or cela, est-ce une vocation? Je crois qu'il aimerait mieux mourir qu'il ne souhaite votre mort. Quoi que ce soit, ou que cela vienne de la nature ou du diable, sa volonté n'est pas libre pour déterminer une chose de cette importance. Mourir ! et vous ne le devez pas désirer. Il y a quelque temps qu'un bon enfant de cette ville prit le sous-diaconat en
1 Lettres, t, I, p. 145, n» 144.
2 Ibid., p. 23 , no 10.