LIVRE m. — CHAPITRE II
cet esprit-là, et ne put passer aux autres ordres : voulez-vous exposer monsieur votre fils au même danger ? Laissez Dieu le conduire ; il est plus son père que vous n'êtes sa mère et Taime plus que vous ; laissez -lui en avoir la conduite. Il saura bien l'appeler en un autre temps, s'il le désire , ou lui donner l'emploi convenable à son salut. Je me souviens d'un prêtre qui a été cassé, qui a pris l'ordre de prêtrise en un trouble d'esprit. Dieu sait où il en est maintenant ! Bonjour, Mademoiselle, soyez toute à Notre -Seigneur et conforme à son bon plaisir. Je vous prie de faire votre oraison en Zébédée et ses enfants, à laquelle Notre -Seigneur dit, comme elle s'empressait pour l'établissement de ses enfants : ce Vous ne savez ce que vous demandez *. » Sur ce mot de son saint directeur, notre sainte veuve courba la tête, et, abandonnant ce qui avait été l'idéal de sa vie, elle laissa son fils suivre sa vocation. Il étudia le droit , se fit recevoir avocat au parlement , épousa , en 1650, M^i^ Le Clerc, et devint un parfait gentilhomme et un excellent chrétien.
Cette ardeur que nous voyons en M'^^ Le Gras dans ses rapports avec son fils , elle la portait en toutes choses. Elle avait un feu singulier que la moindre apparence de bien excitait, et qui l'eût épuisée sans la sagesse de son saint directeur. Sans cesse il la rappelait à la paix, à l'abandon entre les mains de Notre-Seigneur. « Au nom de Dieu , Mademoiselle , aimez votre indigence et soyez tranquille. C'est l'honneur des honneurs que vous pouvez rendre présentement à Notre-Seigneur, qui est la tranquillité même^. » Et ces charmantes paroles: « Oh! certes, Notre-Seigneur a bien fait de ne pas vous prendre pour sa mère, puisque vous ne savez pas honorer la tranquillité dans les cas diffi-
1 Lettres, t. I, p. 246, n" 238.
2 Ihid., p. 161, no 159.
ciles. Honorez, je vous prie, la tranquillité de l'âme de Notre -Seigneur par un parfait acquiescement à sa sainte volonté en toutes choses. » Et un autre jour : « Je vous supplie d'honorer les abandons intérieurs auxquels les saints , voire même le Saint des saints , se sont trouvés quelquefois , et l'union plus étroite qu'ils ont eue ensuite avec Dieu. Je vous souhaite le bonsoir, et suis, en l'amour de Notre -Seigneur, etc.
a P. -S. — Je ne puis que vous dire que je me propose de vous bien blâmer demain de ce que vous vous laissez aller à ces vaines et frivoles appréhensions. Oh ! apprêtez-vous à être bien tancée ^. »
Cette âme si ardente était unie, en M^^® Le Gras, à des organes d'une sensibilité exquise ; sa constitution était si faible, qu'on aurait dit qu'elle n'avait que le souffle. « Il en va presque de vous , écrivait saint Vincent de Paul à un prêtre malade, comme de JVF^^ Le Gras, laquelle je considère comme morte naturellement depuis dix ans ; et à la voir on dirait qu'elle sort du tombeau , tant son corps est faible et son visage pâle ; mais Dieu sait quelle force d'esprit elle a. Il n'y a pas longtemps qu'elle a fait un voyage de cent lieues ; et sans les maladies fréquentes qu'elle a et le respect qu'elle porte à l'obéissance , elle irait souvent d'un côté et d'autre visiter ses filles et travailler avec elles, quoiqu'elle n'ait de vie que ce qu'elle reçoit de la grâce ^. »
D'ordinaire, ces ardeurs d'âme sont mêlées de précipitation et d'irréflexion. Il n'en était pas ainsi chez M}^^ Le Gras. Elle avait l'esprit vif, mais elle l'avait encore plus juste. Surtout elle l'avait fort ; l'âme virile, presque rien de la femme que le cœur; la décision prompte et toujours si parfaite, qu'il n'y avait pas à y revenir. Elle parlait à ravir des choses de Dieu et de
1 Lettres, t. I, p. 442, n» 381.
2 Id., t. II, p. 64, no 575.