‹ Histoire de Saint Vincent de Paul [microform]Chapitre 167 sur 394 · LIVRE III. — CHAPITRE II · texte numérisé non relu

LIVRE III. — CHAPITRE II

l'âme , si bien que les hommes venaient se cacher derrière les portes entre-bâillées pour l'entendre quand elle parlait à ses filles. Gomme il arrive souvent, son esprit, plein de ténèbres quand il s'agissait d'elle-même, avait des lumières infinies sur l'intérieur des autres. Elle révélait les âmes à elles-mêmes, et on ne la quittait pas sans un apaisement profond.

Son seul défaut comme directrice et supérieure eût été un air un peu sérieux, un aspect austère et même triste, qui aurait rendu l'abord moins facile. Mais saint Vincent de Paul la surveillait sous ce rapport. « Ayez soin, s'il vous plaît, de votre santé, et honorez la gaieté de cœur de Notre-Seigneur ^ » — « Oh ! que mon cœur désire que cela soit, et promptement ! Or sus, faites -y de votre côté ce qu'il faut. Soyez bien gaie cependant, et faites gaiement ce que vous avez à faire ^. » Et un autre jour, où elle était souffrante et où elle parlait de sa mort: « Jésus, Mademoiselle, il n'est pas temps. Seigneur Dieu, vous faites trop de besoin au monde. Au nom de Dieu, faites votre possible pour vous bien porter, et traitez-vous mieux. Si je le puis, j'aurai le bien de vous voir ce soir, sinon demain, Dieu aidant. Soyez bien gaie, au nom de Dieu ^. » Et toujours le même mot, le mot de saint Paul : Réjouissez -vous dans le Seigneur: le mot de tous les saints , le mot des âmes vaillantes , où tout ce que le monde met en nous de triste et d'amer tombe au fond, et où tout ce que Jésus-Christ y met de joyeux monte à la surface.

Saint Vincent de Paul avait compris le trésor que Dieu lui envoyait, et il le cultiva en maître. Il lui écrivait presque tous les jours. Il la confessait toutes les

1 Lettres, t. I, p. 178, n" 175.

2 Ibid., p. 202, n« 197.

3 Ibid., p. 295, n» 276.

semaines. Il dirigeait ses retraites, et il lui dictait ses sujets d'oraison. Il ne quittait pas Paris sans aller la voir ou sans s'excuser s'il ne le pouvait faire. Il prenait son avis en toutes choses : et cela d'un ton humble , respectueux, qui ne sentait jamais le supérieur, qui ne descendait jamais non plus à la familiarité; modèle éternel et inimitable de la correspondance d'un directeur avec ses pénitentes.

Avec de pareils éléments et une telle maîtresse des novices, on pouvait s'attendre à des merveilles. Saint Vincent de Paul voulut qu'on commençât tout de suite. Il alla visiter plusieurs maisons de louage, et il en arrêta une, très petite, dans un des quartiers pauvres de Paris. Cette maison qui servit de berceau aux filles de la Charité existe encore. Elle occupe le numéro 43 de la rue du Cardinal -Lemoine (ancienne rue des Fossés-Saint- Victor). Elle n'a que deux petites fenêtres de façade. Une porte basse, un corridor obscur, y donnent accès. M^i^ Le Gras y entra le 29 novembre 1633, avec quatre ou cinq filles soigneusement choisies par saint Vincent de Paul. Malgré l'obscurité qui enveloppe ses lointaines origines, et bien qu'il soit difficile de nommer exactement ces quatre ou cinq premières filles, on juge de leurs vertus à l'enthousiasme de M^i® Le Gras. Quatre mois ne s'étaient pas écoulés qu'elle suppliait saint Vincent de Paul de lui accorder la permission de se consacrer par un vœu irrévocable à l'achèvement d'une si sainte œuvre. Notre saint le lui permit, et elle fit cette consécration le 25 mars 1634, jour demeuré célèbre dans la Congrégation, et où toutes les sœurs renouvellent chaque année leurs vœux.

La maison arrêtée et le nombre des jeunes filles qui désiraient entrer dans la congrégation naissante commençant à se multiplier, saint Vincent de Paul crut que l'heure était venue de s'occuper d'une manière régulière de leur éducation religieuse. Dans ce but, il

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