LIVRE III. — CHAPITRE II
grande sainte Geneviève , ont une grande pureté ; elles ne restent jamais seules avec les hommes, et jamais elles ne les regardent au visage ; elles n'écoutent point leurs cajoleries, et aussi ignorent- elles ce que c'est que d'être cajolées; car, si on disait à une bonne fille de village qu'elle est belle et gentille , sa pudeur ne le pourrait souffrir, et même elle ne saurait point ce qu'on lui dirait.
« Je vous dirai encore que les vraies filles des champs sont extrêmement modestes en leur maintien; elles tiennent la vue baissée , elles sont modestes dans leurs habits , qui sont vils et grossiers ; ainsi doivent être les filles de la Charité, qui ne doivent entrer dans les maisons des grands que quand elles y ont affaire pour le service des pauvres, et encore faut-il qu'elles le fassent avec crainte; qu'elles ne s'amusent point à remarquer ce qu'il y a dans les maisons, et qu'elles parlent à tout le monde avec une grande retenue et modestie.
« Oh! que je suis consolé, quand j'en rencontre quelques-unes d'entre vous que je crois avoir cet esprit, quand je trouve par les rues des sœurs qui sont de bonne maison, portant une hotte sur le dos avec une modestie qui inspire de la dévotion ! Oui , il y en a parmi vous qui sont à admirer et qui ont des vertus vraiment généreuses.
« Peut -on voir une plus grande obéissance que celles des bonnes filles de village? Reviennent -elles de leur travail , et si le père et la mère leur commandent d'y retourner, elles s'y en vont incontinent, sans faire attention à leur lassitude ni à leur crotte , et sans regarder comment elles sont agencées. Voilà de quelle sorte les vraies filles de la Charité doivent se comporter. Reviennent-elles à midi de leur travail et du service des malades pour prendre leur repas : si le médecin ou la sœur servante leur dit qu'il faut qu'elles portent
quelques remèdes à un malade, il faut incontinent après leur réfection , sans regarder l'état où elles sont , qu'elles aillent promptement, se quittant, elles et leurs commodités, pour faire l'obéissance, et prenant la commodité des malades et non la leur propre : je crois que vous êtes presque toutes dans cette disposition ^ »
Un autre point sur lequel portait une foule de conférences, c'était le service des pauvres. Il en exaltait les grandeurs. « Oh! le beau titre, mon Dieu, disait-il, le beau titre, la belle qualité! mes filles, qu'avezvous donc fait pour Dieu, pour mériter le titre glorieux de servantes des pauvres? Oh! c'est autant que si l'on disait servantes de Jésus-Christ, puisqu'il répute fait à lui-même tout ce qui est fait à ses membres. Il n'a d'ailleurs fait autre chose que de servir les pauvres. Je ne sais si je vous ai dit quel est le titre ou la qualité que prend le Pape : la plus belle et la plus vénérable dont il se sert dans l'expédition des affaires importantes, est celle de serviteur des serviteurs de Dieu. Il signe Clément ou Urbain, serviteur des serviteurs de Dieu ; et vous , mes filles , vous signerez : servantes des pauvres malades, qui sont les bien-aimés de Jésus- Christ.
« Oh ! que vous êtes heureuses , mes filles , que Dieu vous ait destinées à un si grand et si saint emploi ! Les grands du monde se croient heureux lorsqu'ils peuvent y employer une partie de leur temps, et vous êtes témoins, vous particulièrement, nos sœurs de Saint- Sulpica, avec quel zèle et quelle ferveur servent les pauvres ces bonnes princesses et ces grandes dames que vous accompagnez. Un saint Louis, mes filles, avec une humilité vraiment exemplaire, n'a-t-il pas exercé le service des pauvres dans l'Hôtel -Dieu de Paris, ce qui a beaucoup contribué à sa sanctification?
1 Conférences aux Filles de Charité, t. I, p. 76 et suiv.