LIVRE III. — CHAPITRE II
Tous les saints n'ont-ils pas recherché et tenu à bonne œuvre de rendre le même service aux pauvres? Humiliez-vous donc quand vous l'exercez, cette même charité, et pensez souvent, mes filles, que Dieu vous a fait une grâce au-dessus de vos mérites. Si c'est pour cette raison que le monde vous chérit et vous honore, combien plus devez -vous admirer ce que Dieu fait pour vous ! Je viens de voir la reine , qui m'a parlé de vous très avantageusement; sur quoi j'observe, mes filles, comme vous avez sujet de craindre d'être infidèles à Dieu et à ses grâces , si vous ne faites tous vos efforts pour pratiquer les règles qu'il vous a fait donner. »
Mais ce n'était pas assez que les filles de Charité fussent dévouées aux pauvres, surnaturellement, jusqu'au sacrifice : il les voulait intelligentes, actives, ponctuelles, obéissantes aux médecins pour le temps, l'heure et la qualité des remèdes , tenant leurs comptes dans un ordre parfait , dignes enfin de servir de modèle à ceux qui après elles voudraient se consacrer au service des pauvres.
Ecoutons ces conseils si pratiques :
« Vous devez agir avec respect et obéissance à l'égard de MM. les médecins, vous gardant bien, mes filles, de trouver à redire à leurs ordonnances, que vous devez remplir avec exactitude, et sans jamais vous permettre de faire les médecines selon votre manière de voir, mais y mettre ponctuellement ce qu'ils vous ont donné, tant pour la dose que pour les drogues, parce que quelquefois il n'y va de rien moins que la vie des personnes. Respectez MM. les médecins, non seulement parce qu'ils sont au-dessus de vous et plus éclairés que vous , mais encore parce que Dieu vous le commande dans la sainte Ecriture, où l'on lit les paroles suivantes : « Honorez les médecins pour la nécessité. « Les rois eux-mêmes, ainsi que tous les grands du « monde, les honorent. >> Pourquoi vous autres, mes
filles, sous prétexte qu'ils vous sont familiers, qu'ils vous parlent librement, ne leur porteriez- vous pas l'honneur et le respect que vous leur devez ? Il n'y a que l'ignorance qui peut vous empêcher de connaître pourquoi ils suivent plusieurs méthodes dans le traitement des maladies qui semblent être les mêmes ^ .
(( Il faut vous appliquer particulièrement à retenir la manière dont ils traitent les maladies, afin que, lorsque vous serez dans les villages ou tout autre lieu où il n'y aurait pas de médecin , vous puissiez vous servir utilement de leur méthode. Remarquez dans quel cas il faut saigner et même réitérer la saignée, quand celle du bras ou celle du pied; quelle quantité de sang il faut tirer chaque fois , quand il faut appliquer les ventouses ; instruisez-vous des remèdes propres à la diversité des maladies , et quand il faut les administrer^. Tout cela, mes chères filles, vous est bien nécessaire, et vous ferez un très grand bien lorsque vous en serez parfaitement instruites, et, partant, je pense qu'il est très essentiel que vous fassiez entre vous quelques conférences à ce sujet en forme de catéchisme^. »
Bien entendu que, dans le service des pauvres, saint Vincent de Paul ne voulait pas qu'on regardât seulement le corps; ce qu'il fallait voir avant tout, c'était ame.
« Pensez-vous que Dieu vous ait seulement destinées pour porter quelques morceaux de pain et de viande , du potage et des remèdes aux malades? Oh! non, il attend encore de vous que vous pourvoyiez à leurs besoins spirituels; il faut que vous leur donniez la
1 Conférences aux Filles de Charité, t. I, p. 55.
2 Ibid., p. 193.
» Ibid., p. 194.