LIVRE m. — CHAPITRE II
gion, religio munda et immaculata ^ . En formant les filles de la Charité , il formait toutes les servantes des pauvres.
Souvent, au milieu de ces conférences, notre saint paraissait comme ravi en Dieu. Il s'arrêtait et répétait deux ou trois fois les derniers mots de la phrase précédente comme s'il ne pouvait continuer. Ou bien il joignait les mains et disait : ce Mon Dieu ! mon Dieu ! )) ou encore : (( Or sus , mon Sauveur ! mon bon Sauveur - ! )) Les sœurs retenaient leur souffle et s'en allaient tout émues. Après le fondateur et le père, elles venaient d'entrevoir le saint.
La conférence se terminait d'ordinaire par la bénédiction que le saint donnait à ses filles. C'était un bonheur pour celles-ci ; mais c'était un martyre pour celuilà. Quelquefois il refusait durement : « Quoi ! mon Dieu 1 misérable pécheur que je suis, que je donne la bénédiction à des âmes si saintes et à vos servantes ^ ! )) Quelquefois il se résignait à le faire après s'être frappé la poitrine, comme le jour où il venait de parler de la douceur : « Plaise à Dieu de répandre sur vous son esprit, qui n'est qu'amour, douceur, suavité et charité ; et moi , quoique le plus rude de tous les hommes et le moins doux, je ne laisserai pas de prononcer les paroles de la bénédiction, me confiant en son infinie miséricorde ^. )) Ou encore , ce jour où il avait parlé du travail : ce Je prie Dieu , qui travaille de toute éternité , au dedans de lui-même; je prie^ Notre -Seigneur, qui a toujours été dans le travail, de nous pardonner les pertes de temps ; et à moi particulièrement , qui suis le plus indigne du pain que je mange ", je le prie de nous
^ S. Jac. Epist.
2 Conférences aux Filles de Charité, t. II, p. 10.
3 Id., t. I, p. 515.
4 Ibid., p. 238.
faire la grâce de nous sanctifier dans nos travaux*. » Quelquefois il s'y refusait absolument : « Je prie Dieu, mes chères filles, qu'il vous pardonne les fautes que vous avez faites contre vos règles. Et moi, misérable, qui ne garde point les miennes, je lui en demande pardon aussi, et à vous, mes filles. Et pour cela, je prierai Notre-Seigneur Jésus-Christ de vous donner luimême sa sainte bénédiction, et je n'en prononcerai pas les paroles aujourd'hui, parce que les fautes que j'ai faites envers vous m'en rendent indigne. Je prie donc Notre-Seigneur que ce soit lui. »
Ici M. Vincent baisa la terre ; et Mademoiselle et toutes les sœurs , vivement affligées de ce que leur Père se refusait à leur donner sa bénédiction , l'en prièrent avec tant d'instance, qu'il leur accorda enfin cette grâce.
« Priez donc Dieu, mes chères filles, ajouta-t-il, de ne point regarder à mon indignité ni aux péchés dont je suis coupable, mais qu'il me fasse miséricorde et qu'il répande ses bénédictions sur vous ^. »
Gomment un tel enseignement aurait-il laissé froides les âmes jeunes et ardentes qui le recevaient chaque semaine ? Gomment cette parole n'aurait-elle pas éclaté par -dessus les murs de l'humble salle où parlait saint Vincent de Paul, pour aller séduire et appeler déjà une foule d'autres âmes, également pures et nobles, qui n'attendaient qu'un signal pour se lever et se mettre en marche? Aussi elles accouraient de toutes parts , elles envahissaient une maison trop petite ; vainement M^^® Le Gras en remplissait toutes les chambres , même les corridors, jusqu'à partager son lit avec une infirme pour faire une place de plus. Il fallut quitter cette maison , ce premier et cher berceau de la congrégation ; et le 17 mai 1636, M^^^ Le Gras vint s'établir
1 Conférences aux Filles de Charité, t. I, p. 431.
2 Ibid., p. 285.