CHAPITRE II
Captivité de saint Vincent de Paul à Tunis. — Son voyage à Rome. — Il rentre en France porteur de dépêches secrètes pour Henri IV.
Cinq ans après saint Vincent de Paul fut arraché tout à coup à la vie paisible, modeste, qu'il- avait menée jusque-là, et jeté dans une série d'aventures extraordinaires qui ressemblent à un roman. Vendu d'abord comme un esclave sur les marchés de Tunis , emmené au fond du désert, privé de tout secours spirituel et même du bonheur de dire la sainte messe pendant deux ans (1605-1607); puis s'échappant de Tunis avec son maître qu'il avait converti , traversant la mer sur une petite barque, abordant en France, et d'Aigues- Mortes montant à Avignon ; présenté au nonce, Mê^'^ Pierre Montorio, qui le prend en amitié et l'emmène à Rome, où il passe quinze mois; renvoyé alors par l'ambassadeur à Henri IV, porteur de dépêches secrètes qu'on n'ose pas confier à une lettre; reçu par ce grand roi, et, au moment où il semble toucher à tous les honneurs, disparaissant, modeste, dans une petite cure des environs de Paris. Voilà des faits auxquels on ne croirait pas, s'ils ne nous étaient pas racontés par saint Vincent lui-même. Et dans quel style ! vif.
original , pittoresque , mais d'une incorrection étrange , qui prouve que, s'il avait fait de brillantes études, c'était loin de Paris , au fond des Landes , où la langue retardait d'au moins vingt-cinq ans sur celle qu'on parlait alors, non seulement à la cour, mais en Bourgogne et dans la Savoie*. Entrons dans le détail, et citons le plus possible, afin de faire plus ample connaissance avec notre jeune saint.
A peine venait-il d'être ordonné prêtre, que M. de Commet, son protecteur et son ami, commença d'activés démarches pour le faire nommer curé aux environs de Dax, voulant jouir, et pour son âme et pour celles de sa femme et de ses enfants, de la direction d'un si saint prêtre. Celui-ci fut, en effet, nommé à la cure de Thil, dans les Landes, grosse paroisse de seize cents habitants, à deux pas de Dax^; mais cette cure, fort importante pour un jeune prêtre, lui ayant été contestée par un compétiteur qui l'avait demandée e-t obtenue en cour de Rome , notre saint aima mieux y renoncer que d'avoir un procès, et, par cet acte de désintéressement et de modestie, se trouvant libre de continuer ses études, il repartit pour l'université de Toulouse (1600 ou 1601 ). Pendant que M. de Commet voulait obtenir pour notre jeune saint une cure importante, M. le duc d'Épernon , dont il avait élevé les neveux , avait conçu un bien autre projet : c'était de le faire nommer à un évêché. La haute situation du duc d'Epernon , la sainteté du jeune prêtre et les habitudes de ce temps ne rendent pas ce projet invraisemblable, et c'est à cela peut-être que se référerait un voyage que notre saint fit à cette époque à Bordeaux. Il y vit le duc d'Eper-
1 Comparer la lettre du président Frémyot, de 1589, avec celle de saint Vincent de Paul, de 1607. (Histoire de sainte Chantai, t. I, ch. i, p. 17.)
2 Thil, département des Landes, arrondissement de Dax, canton de Pouillon; 1,577 habitants.