LIVRE I. — CHAPITRE II
non * ; mais de cette entrevue comme de ce voyage il a seulement dit qu'il s'agissait d'une affaire de grande dépense , et que sa témérité ne lui permet pas de nommer^. Il s'agissait tout au moins de quelque important bénéfice, ainsi que le permet de le conjecturer la lettre même que nous venons de citer, où notre saint dit qu'au moment où « la fortune ne s'appliquait qu'à le rendre plus envié , ce n'était que pour mieux montrer en lui sa vicissitude et son inconstance^ ».
Voici dans quelles circonstances se montra cette fragilité des choses humaines. En rentrant à Toulouse, saint Vincent apprit qu'une dame âgée, de condition et de piété, venait de mourir, l'ayant fait son héritier. Ce devait être une de ces bonnes personnes qui aiment l'Eglise et les âmes, et qui, ayant vu ce jeune prêtre si pauvre et si merveilleusement doué, et encore plus pieux que savant, avait voulu l'aider à pousser ses études aussi loin que possible. L'héritage qu'elle lui laissait était peu considérable du reste : quelques meubles et quelques terres, avec une créance de quatre ou cinq cents écus, malheureusement placée sur « un mauvais garnement » qui ne la payait pas, et contre lequel, avant de mourir, elle avait obtenu prise de corps. Si peu important qu'il fût, cet héritage venait à propos pour dédommager notre saint du bénéfice qu'il avait abandonné et pour lui donner le moyen de payer ses dettes et le temps de prendre ses derniers grades. Il l'accepta donc, et comme le « mauvais garnement » en question, débiteur de douze à quinze cents
1 Collet, t. I, livre I, p. 15. Il cite l'abrégé de la vie italienne de saint Vincent de Paul, p. 10.
2 Lettres de saint Vincent de Paul, fondateur des prêtres de la Mission et des Filles de Charité; 4 vol. in-S"; t. I, p. 4; Paris, Dumoulin, 1880. — Cette magnifique édition, qui contient 2,078 lettres, n'est pas dans le commerce. On a bien voulu nous en confier un exemplaire. Nous la citerons toujours.
3 Id., ibid. — Voir aussi Abelly, t. I, p. 14.
livres, s'était enfui à Marseille pour ne pas payer, et qu'il y avait monté un négoce qui réussissait à merveille, le jeune saint résolut d'aller le trouver pour tacher de recouvrer quelque chose de sa créance. Il raconte à M. de Commet de la manière la plus piquante comment il s'y prit pour lui faire rendre gorge. « Vous avez pu savoir, Monsieur, écrit-il à M. de Commet, comme je trouvai, à mon retour de Bordeaux, un testament fait en ma laveur, par une bonne femme vieille de Toulouse , le bien de laquelle consistait en quelques meubles et quelques terres que la chambre mi-partie* de Castres lui avait adjugées pour trois ou quatre cents écus qu'un méchant mauvais garnement lui devait. Pour retirer parti duquel je m'acheminai sur le lieu, pour vendre le bien, comme conseillé de mes meilleurs amis et de la nécessité que j'avais d'argent pour satisfaire aux dettes que j'avais faites, et grande dépense que j'apercevais qu'il me convenait faire à la poursuite de l'affaire que ma témérité ne me permet de nommer. Etant sur le lieu, je trouvai que le galant avait quitté son pays, pour une prise de corps que la bonne femme avait contre lui pour les mêmes dettes, et fus averti comme il faisait bien ses affaires à Marseille , et qu'il y avait de beaux moyens. Sur quoi mon procureur conclut , comme aussi à la vérité la nature des affaires le requérait, qu'il me fallait acheminer à Marseille, estimant que, l'ayant prisonnier, j'en pourrais avoir deux ou trois cents écus. N'ayant point d'argent pour expédier cela, je vendis le cheval que j'avais pris de louage à Toulouse, estimant le payer au retour, que l'infortune fit être aussi retardé que mon déshonneur est grand pour avoir laissé mes affaires si embrouillées ;
1 C'est- à- dire chambre composée d'ecclésiastiques et de laïques, devant laquelle se jugeaient les questions mixtes, ou moitié ecclésiastiques et moitié civiles.