LIVRE III. — CHAPITRE III
(( Voilà de vrais chrétiens qui ont tout quitté pour Dieu. Et que sommes-nous auprès d'eux, nous qui n'avons rien perdu et à qui rien ne manque ? Ils se contentent de deux écus par mois , après avoir possédé des quinze ou vingt mille livres de rente , et ils souffrent avec patience ce cruel changement de fortune. Nous avons , nous , abondance de biens et à peine un peu de charité. Ah ! Monsieur, ce n'est ni dans l'extérieur ni dans les paroles, mais dans le cœur et dans les faits, que consiste le christianisme ^ ! »
Quoique l'assemblée fût composée de seigneurs fort riches, souvent l'argent manquait au commencement du mois, tant le budget de la charité était chargé. Heureusement saint Vincent de Paul ne manquait jamais ; il était toujours là pour remplir la bourse épuisée. « M. Vincent, a écrit un des seigneurs de l'assemblée, était toujours le premier à donner. Il ouvrait son cœur et sa bourse ; de sorte que, quand il manquait quelque chose, il contribuait tout le sien, et se privait des choses qui lui étaient nécessaires pour achever l'œuvre commencée. Une fois même que, pour parfaire une somme considérable , il était besoin de trois cents livres, il les donna aussitôt ; et l'on sut que c'étaient des deniers qu'une personne charitable lui avait donnés pour lui avoir un autre cheval meilleur qïie le sien , qui était diverses fois tombé sous lui de faiblesse, étant extrêmement vieux. Mais il aima mieux souffrir de se mettre en péril d'être blessé, que de laisser des personnes qu'il croyait dans le besoin sans les assister. » Une autre fois, et dans une conjoncture semblable, il manquait deux cents livres. Vincent mande alors le procureur de Saint-Lazare, le tire à l'écart : « Qu'avez-vous , lui demande- 1 -il, d'argent dans votre caisse? — Juste, répond le procureur, ce qui m'est absolument nécessaire
1 Maynard, t. IV, p. 114.
pour nourrir demain la communauté , maintenant , vous le savez, fort nombreuse. — Mais encore, combien avez- vous? — Cinquante écus. — Quoi ! il n'y a pas d'autre argent dans la maison ? — Non , Monsieur, cinquante écus seulement, pas une obole de plus. — Eh bien, allez-moi les quérir. » Le procureur va chercher ses derniers écus et les remet à Vincent, qui les verse dans la bourse de la charité pour parfaire le budget d'un mois. Du lendemain il n'avait nul souci, s'en remettant en toute confiance en la Provàdence divine. La Providence, en effet, dans la personne d'un des seigneurs de l'assemblée , avait tout vu et tout entendu ; et , le lendemain , un sac de mille francs était envoyé à Saint-Lazare.
En même temps qu'il remplissait souvent la bourse épuisée des membres de l'assemblée, il soutenait leur courage , il enflammait leur foi , il aimait à les recueillir à Saint-Lazare, où il leur adressait des paroles brûlantes de charité. Souvent même il leur faisait faire de petites retraites, sachant, disait-il, qu'il n'y a rien de pareil pour refaire les âmes. « C'était, dit Abelly, chose de grand étonnement et édification lorsqu'on voyait dans lé même réfectoire des gentilshommes, des comtes, des marquis, etc.; des procureurs, des avocats, des conseillers, des présidents, des maîtres de requêtes et autres officiers de justice ; des marchands, des artisans, des soldats et jusqu'à des pages et des laquais; tous lesquels étaient reçus, logés et nourris dans ce grand hospice de charité , pour y faire leur retraite. «
« Il se trouve, de compte fait, que cette seule maison de Saint- Lazare de Paris a reçu, logé et nourri toutes les années sept à huit cents personnes pour y faire la retraite spirituelle, sans parler des autres maisons de la mission , qui en reçoivent aussi autant qu'elles peuvent, et particulièrement celle de Rome, où